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Crise financière – Entretien avec Michel Aglietta Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par La Grande Époque   
23-11-2008

Michel Aglietta est professeur de Sciences économiques à l’université de Paris-X Nanterre, et conseiller au Centre d’Etudes prospective et d’informations internationales (CEPII). Il est spécialiste des questions monétaires et de la finance internationale.
Michel Aglietta est professeur de Sciences économiques à l’université de Paris-X Nanterre, et conseiller au Centre d’Etudes prospective et d’informations internationales (CEPII). Il est spécialiste des questions monétaires et de la finance internationale. (Zhang Yue/ La Grande Époque)

Michel Aglietta, né en 1938 à Chambéry, est ancien élève de l’École polytechnique (promotion X1959) et de l’ENSAE. Actuellement professeur de sciences économiques à l’université Paris X, il est également conseiller scientifique au CEPII, membre de l’Institut universitaire de France et consultant à Groupama- AM. Il a été membre du Cercle des économistes et, de 1997 à 2003, du Conseil d’analyse économique auprès du Premier ministre.


Pour réduire les risques de défaillance des banques, les gouvernements des pays industrialisés ont décidé de prendre les mesures de garantie et de recapitalisation du système bancaire. Pensezvous que ces mesures permettront d’enrayer la crise financière et de restaurer la confi ance?
Il faut comprendre la crise fi nancière comme un processus qui dure et passe par différentes phases. La crise est déjà assez longue de ce point de vue là, car elle a commencé en août 2007, mais à partir de la faillite du Lehman Brothers à la mi-septembre 2008 jusqu’au 12 octobre, la crise s’est caractérisée par une perte de confi ance généralisée des investisseurs et a eu pour conséquence d’arrêter complètement les prêts entre les banques et les autres agents du système économique, notamment les entreprises. Le risque était un effondrement du système bancaire avec des faillites en cascade et une dépression économique comme dans les années 1930.


Vu le danger et l’ampleur de la crise de confi ance, les gouvernements occidentaux ont dû laisser de côté leur idéologie libérale et intervenir en garantissant les prêts interbancaires. Le Libor – taux de référence de prêts entre les banques – s’est écarté vers le haut par rapport à celui des Bons du trésor, mais commence à se réduire, ce qui indique que la confi ance revient lentement dans le système. Comme dit le proverbe français, «la confiance s’en va au galop, mais elle revient au pas». D’où la difficulté. Mais cela n’arrête pas la crise. Ce n’est qu’une phase de la crise qui est maintenant terminée: la méfiance générale des acteurs financiers empêchait l’argent de circuler. En ce qui concerne la recapitalisation, son rôle est lié au fait que derrière la crise de confiance, il y a des pertes considérables des banques. Le gros problème de la crise financière vient du fait que le système économique repose sur la dette.


En remettant du capital dans les banques, la recapitalisation les aide à se désendetter d’une manière pas trop dangereuse. Un désendettement brutal aurait provoqué les faillites bancaires, engendrant des difficultés supplémentaires pour les autres banques mais aussi et surtout pour les entreprises qui n’auraient pas trouvé les moyens de fi nancer leur activité courante. La recapitalisation se fait pour que les banques puissent avoir plus de temps dans leur processus de désendettement. Ces deux opérations de garantie et de recapitalisation ont montré que les états ont réussi leur coordination, ce qui n’a pas été évident puisqu’en Europe, les pays agissent séparément les uns des autres. Toutefois, ces mesures n’empêcheront pas la poursuite de la crise sous une forme économique, car les banques vont prêter beaucoup moins et prêter plus cher.


Avec l’amplification de la crise financière ces dernières semaines, les craintes économiques sont devenues de plus en plus grandes avec des indicateurs d’activité en forte infl exion. Quelles seront les conséquences majeures de cette crise sur la sphère économique réelle  quand se feront-elles sentir et pour quelle durée?
Malgré les efforts des gouvernements, les difficultés du système financier sont trop importantes pour empêcher une récession dans les mois qui viennent. Les ménages et les entreprises sont fortement endettés et vont limiter leurs dépenses de consommation et leurs investissements. L’autre partie du phénomène est la crise immobilière : la baisse des prix de l’immobilier n’est en effet pas terminée, même aux États-Unis. En Europe, elle commence seulement depuis quelques mois. La demande des ménages étant en contraction, le chômage monte, ce qui diminuera les revenus, donc les dépenses. Il s’agit d’une logique très dangereuse parce qu’elle conduit à réduire la croissance, donc vers un risque de récession.


Par conséquent, les entreprises vont faire moins de profits. Cela peut poser des problèmes financiers aux entreprises déjà endettées. Avec le retour sur les dettes, les agents économiques risquent de devenir insolvables du fait de la baisse de leurs ressources et de leurs profits, ce qui peut entraîner des difficultés nouvelles pour les banques et une nouvelle perte de confiance… La limitation des dépenses publiques peut entraîner une récession qui va se nourrir d’elle-même et s’aggraver, comme c’était le cas au Japon au début des années 1990. Ce pays a en effet trop attendu pour régler ses problèmes, et la crise qu’il a connue a duré presque 15 ans.


Pour réduire la sévérité de cette récession, il faut donc faire des plans de relances budgétaires, car seul l’État peut dépenser lorsque les agents privés se restreignent. Ceci peut être positif: en effet les gouvernements européens seront obligés de renforcer leur coopération non seulement pour sauver les banques comme elles l’ont fait, mais aussi en matière de dépenses publiques: les investissements dans l’éducation, la santé, la recherche… et les coordonner sur l’ensemble de l’Europe. Pour cela, les gouvernements européens devraient accepter de se débarrasser du plan de stabilité qui limite leurs dépenses publiques. Une crise de cette ampleur, même bien gérée, peut durer de 4 à 5 ans.


La dégradation des conditions macroéconomiques dans des pays industrialisés impactera la croissance des pays émergents. Comment cet impact se traduira-t-il et quelles pourraient être les conséquences?
La théorie du découplage, qui consistait à dire que les pays émergents allaient poursuivre leur forte croissance intérieure des années 2005-2007 et ainsi empêcher une récession dans les pays développés, n’est plus d’actualité. Les pays émergents vont être touchés par une baisse de leurs exportations : l’ensemble occidental, États- Unis plus Europe, représente encore 55 % du commerce international, même si cela fait moins qu’autrefois. Comme, après la crise asiatique, les pays émergents avaient choisi un régime de croissance tirée par les exportations, la baisse de consommation occidentale les gênera beaucoup. Ceci constitue une première cause de leur ralentissement.


La deuxième est que beaucoup de pays émergents, comme par exemple les pays de l’Europe de l’Est (Ukraine, Roumanie, Bulgarie, Hongrie,… ) ou en Asie (Corée, Pakistan, Inde), ont accéléré leur croissance par un fort endettement vis à vis des banques occidentales en dollars et en euros, lesquelles ont actuellement de grosses diffi cultés. La croissance dans ces pays va donc se réduire. Par ailleurs, une baisse des exportations chinoises risque d’entraîner une crise sociale majeure à cause du chômage.


Cette crise est propice à de profonds changements dans le fonctionnement des marchés fi nanciers et de l’économie. Quels changements devraient être mis en place?
Les nouvelles régulations vont se produire en finance, qui est au coeur de la crise. Les bases de ces régulations doivent être les suivantes : en premier lieu, il s’agit de limiter l’ampleur de l’endettement et d’empêcher les banques de faire déraper le crédit à tout allure. Elles doivent se créer un coussin de sécurité fi nancière, ce qui conduit à leur imposer plus de capital et à diminuer ainsi leur levier d’endettement.


La réglementation du capital des banques devrait donc être revue. L’autre élément, ce sont les banques d’affaires ou d’investissement, qui jusqu’à présent ne sont pas soumises aux mêmes règles que les banques commerciales, parce qu’elles n’ont pas de dépôts. Il faut établir les règles communes pour l’ensemble des banques, qu’elles soit d’investissement ou commerciales, qu’elles fassent du crédit normalement (en l’inscrivant dans leur bilan) ou bien qu’elle en transfèrent le risque à d’autres, il faut que l’ensemble des opérations de crédit soient soumises à la même régulation. Cependant, le problème se situant au niveau international, il faut que tous les pays ayant un important système bancaire adoptent des règles communes, ce qui suppose de mettre les places offshore, comme Luxembourg ou les îles Caïmans sous la règle commune.


Car ces places off-shore sans contrôle ont permis aux grandes banques d’y loger leurs activités et leur profit. Cela suppose l’accord de toutes les grandes puissances. L’autre aspect de cette crise est le manque d’information. Il faut obliger tous les intervenants, y compris les hedge-funds, qu’on appelle également fonds d’investissement spéculatifs, à livrer l’information nécessaire à leur surveillance. Enfin, le dernier élément concerne la structure de rémunération dans la finance, c’est à dire les bonus, et les stock options, qui tendent actuellement tous dans le sens de la prise de risque, c’est à dire vers l’enrichissement personnel sans souci des conséquences pour l’entreprise.
 

La gouvernance d’entreprise doit donc également être transformée. En résumé, il faut donc plus de capital, supprimer les avantages des places off-shore, généraliser les règles sur les provisions en capital pour limiter l’expansion du crédit, rendre plus transparents les acteurs des marchés fi nanciers et revoir le système de rémunération de la finance.

Propos recueillis par Hong Wang et Zhang Yue

 





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