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Grandes manœuvres sur les terres rares Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Patrick C. Callewaert, La Grande Époque   
19-03-2010

 

Le lac Uyuni en Bolivie est l’un des plus gros gisements mondiaux de lithium. (Martin Bernetti/AFP/Getty Images)
Le lac Uyuni en Bolivie est l’un des plus gros gisements mondiaux de lithium. (Martin Bernetti/AFP/Getty Images)
L’annonce par la Chine d’une réduction des exportations de terres rares à 35.000 tonnes par an, s’apparente surtout à une mesure protectionniste destinée à privilégier son industrie.

La nouvelle est passée quasiment inaperçue, mais elle a fait l’effet d’une bombe chez les spécialistes : le 1er septembre 2009, la Chine a en effet annoncé son intention de réduire à 35.000 tonnes par an ses quotas d’exportation de terres rares, et ce dès 2010. Or ces minéraux sont devenus vitaux pour le secteur des technologies de pointe et la Chine est en situation de monopole sur le marché. L’industrie de la haute technologie craint une rupture d’approvisionnement, et le monde occidental est en émoi.

Des matériaux devenus indispensables

Les «terres rares» regroupent 17 des 92 éléments naturels présents sur terre, dont 15 du groupe des lanthanides. Leur concentration dans la croûte terrestre est faible (0,016%), mais elles sont surtout présentes dans les gisements de monazite et de bastnäsite. Les opérations pour les isoler puis séparer chacun des éléments sont très polluantes, et nécessitent un traitement des effluents avant leur rejet dans le milieu naturel.

Ce groupe de matériaux aux noms barbares (lithium, scandium, néodyme, ytterbium,…) n’a eu longtemps d’autre application que la fabrication de pierres à briquet. Mais, depuis la maîtrise des techniques de séparation, les propriétés physico-chimiques des lanthanides sont utilisées dans de nombreux secteurs de l’industrie verte et des hautes technologies, que ce soit pour fabriquer des alliages résistant aux hautes températures ou à la corrosion, affiner les couleurs, piéger les polluants, casser des molécules chimiques complexes, polir finement les verres ou concevoir des électro-aimants compacts.

Ainsi, on retrouve des terres rares dans les lampes à basse consommation, les batteries électriques, les véhicules hybrides ou à hydrogène, les ordinateurs, les haut-parleurs, les lunettes, les écrans plasma, les téléphones portables, les pots catalytiques, les ailes d’avion, les éoliennes, ce qui illustre l’appétit croissant de l’industrie moderne pour ces matériaux.

La Chine en position de monopole

Pendant longtemps, l’Inde, le Brésil puis l’Afrique du Sud et les Etats-Unis ont été les seuls producteurs de terres rares, mais le plus grand gisement mondial est chinois. Il a été découvert au début du XXe siècle à Bayan Obo, dans la province de Mongolie intérieure. De plus, le fait qu’à l’ouest du Tibet, la région du lac salé de Zabuyé soit la plus grande mine de lithium chinoise aide à comprendre les raisons qui conduisent la Chine à tenter d’isoler le Dalaï-lama des puissances occidentales et à coloniser massivement le Tibet.    

Depuis les années 2000, les terres rares, le lithium en particulier, sont donc des matériaux stratégiques pour la Chine. Parallèlement au transfert massif de la production occidentale vers la Chine et à l’entrée de ce pays dans le secteur des hautes technologies, la production chinoise de terres rares, qui était auparavant insignifiante, s’est accrue de façon vertigineuse. Ainsi, actuellement, sur les 125.000 tonnes de terres rares extraites chaque année dans le monde, 110.000 le sont en Chine. Celle-ci contrôle désormais 95% du marché à l’export, et sa position de monopole risque de se maintenir longtemps. En effet, le 2 septembre dernier, la Chine a annoncé avoir découvert un gisement de terres rares de plus de 100.000 tonnes dans la province du Xinjiang, au nord-ouest du pays.

L’annonce par la Chine d’une réduction des exportations à 35.000 tonnes par an, même sous couvert d’arguments liés à la préservation de l’environnement et des ressources naturelles, s’apparente surtout à une mesure protectionniste destinée à privilégier son industrie de pointe. Les prix, qui oscillaient en 2009 entre 20 dollars le kilogramme pour le samarium et 800 dollars pour l’eurobium, sont difficiles à suivre, car ils ne sont pas côtés au London Metal Exchange (Bourse des métaux), mais on parle d’une forte augmentation depuis le début 2010.  

Riposte occidentale

Pris de cours en septembre 2009, les pays occidentaux organisent maintenant la riposte. Le Japon et les Etats-Unis ont déposé une plainte auprès de l’Organisation Mondiale du Commerce et obtenu la création d’un groupe de plaignants. Par ailleurs, un recensement des gisements de terres rares est entrepris un peu partout, l’Europe envisage de constituer des stocks, et des études sont lancées pour ouvrir à nouveau d’anciennes mines, comme celle de Mountain Pass en Californie ou celle de Steenkampskrall en Afrique du Sud.

Côté industriel, le chimiste Rhodia, leader mondial des formulations à base de terres rares et qui possède deux sites de production en Chine, se diversifie vers l’Australie en signant le 22 janvier dernier un contrat de partenariat de 10 ans avec le groupe Lynas, exploitant de mines dans l’ouest australien. Les groupes Bolloré, promoteur de la voiture électrique Bluecar, et Eramet, spécialiste des métaux non-ferreux, ont signé le 12 février dernier un contrat d’exploration des gisements de lithium avec la société argentine Minera Santa Rita. De même, Bolloré est en pourparler avec le gouvernement bolivien pour l’exploitation du gisement de lithium du lac salé d’Uyuni, qui représenterait un tiers des réserves mondiales.

La course aux terres rares ne fait donc que commencer, car elle est à la base des technologies de pointe, mais préfigure également celles qui ne manqueront pas de se produire pour l’uranium, le pétrole ou le gaz. Elle marque une nouvelle étape dans les relations internationales, où l’accès aux ressources naturelles deviendra un enjeu politique et économique majeur.

 

↑ 1,7 % C’est la hausse de la production industrielle enregistrée dans les seize pays de la zone euro en janvier  2010, selon l’organisme statistique européen Eurostat. Il s’agit d’une hausse mensuelle record depuis la création de la série statistique en janvier 1990. En rythme annuel, cette hausse ressort à 1,4% et représente une première depuis avril 2008.





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