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Pour cultiver et développer leurs visions, les
chamans ont recours à des pratiques et des rituels, qui visent à
détacher le Hun en augmentant ses vibrations par rapport aux autres
corps. Ces rituels commencent généralement par une importante période
de retraite et de jeûne, pendant laquelle le corps physique
s’affaiblit. Le « décollage du Hun » peut alors s’accomplir,
généralement à l’aide de sons et de rythmes vibratoires créés par
divers instruments, et destinés à créer un écho : crécelles, tambours,
didjeridoo, conques, chants, etc. Ces instruments sont considérés comme
de véritables véhicules pour le corps de l’âme : certains chamans
parlent de leur tambour comme d’un cheval. Ils sont généralement
utilisés en conjonction avec des danses cadencées et l’inhalation de la
fumée d’herbes sacrées, afin d’induire les conditions d’une transe
profonde, qui constitue ce qu’on appelle le voyage, le temps du rêve ou
le samadhi pendant lequel le chaman connaît l’expansion de son champ de
conscience.
La transe chamanique n’est pas un jeu, mais une
expérience éprouvante, à visée exclusivement spirituelle ou
thérapeutique. Dans les cultures traditionnelles, on n’utilise pas le
rituel et la substance sacrée n'importe où, n'importe quand, dans
n'importe quel contexte. On consomme le produit selon un code culturel
strict et on l'utilise dans un but précis. C’est hélas ce qu’ont oublié
les apprentis sorciers d’aujourd’hui, qui éprouvent toujours le besoin
de faire vibrer leurs différents corps pour connaître le sentiment
extatique d’une conscience décuplée, mais ont perdu le mode d’emploi.
Faute d’une tradition à laquelle se raccrocher, ils ont troqué l’usage
chamanique des tambours, des plantes et des boissons sacrées pour la
discothèque, la drogue et l’alcool. Mauvais trip, rebaptisé delirium,
dont ils ne rapportent guère que quelques éléphants roses et autres
araignées géantes. Et triste retour, où la dépression et la dépendance
les attendent. En perdant ses traditions, l’occident a fait du rêveur
sacré qui sommeille en chacun de nous un « singe en hiver », dont les
voyages ne se font plus au nom de la quête, mais de la fuite et de
l’oubli.
Parler aux pierres et aux animaux
Les
médecines chamaniques ont une approche animiste (du latin anima, âme)
du monde : elles se fondent sur le fait que l’homme partage ses
différents corps/entités avec les autres espèces vivantes : Le monde
minéral avec le corps physique, le monde végétal avec le corps
ethérique,
le monde animal avec le corps de l’âme et le monde humain avec le corps mental.
Au
sommet du spectre des espèces incarnées, l’être humain est
théoriquement capable de se mettre au diapason des autres corps
vibratoires. C’est ce que fait le chaman, lorsqu’il fait vibrer l’un de
ses corps pour entrer en communication avec l’esprit des autres formes
de vie (l’étymologie du mot animal vient également du latin anima).
Cette communication ne se fait pas dans un langage semblable à celui du
corps mental, car chaque corps a son langage, que les mots ne peuvent
forcément décrire. Le corps ethérique, par exemple, a un langage fait
de sensations, de réactions instinctives, de frissons indicibles. Celui
de l’âme est davantage fait d’images sensorielles (visuelles,
éventuellement olfactives ou auditives). Ce sont ces langages, sans
doute, qui ont permis à la médecine chinoise primitive d’élaborer sa
théorie des méridiens et des points d’acupuncture, ainsi que poser les
bases de son étonnante pharmacopée. Certaines formules classiques ont
en effet été composées en rêve. Et de nos jours encore, les
pharmacologues traditionnels disent que pour vraiment connaître les
propriétés d’une plante, il faut dormir avec. La médecine chamanique
est d'essence spirituelle : lorsqu'elle soigne avec les plantes, c'est
l'esprit de la plante qui est censé guérir le malade. Même les minéraux
sont des « êtres-pierres », dont le corps est chargé d'un pouvoir. En
pharmacopée chinoise, on définit ainsi les substances médicinales par
un tempérament, un caractère (Xing), qui leur confère une tout autre
dimension que ce que la science ramène à de simples propriétés
pharmaco-chimiques.
La guérison tombée du Ciel
Le
chaman est un homme de foi, qui considère que l'homme est avant toute
chose un produit du Grand Mystère (Ling), devant son souffle au ciel,
son sang à la terre, et sa destinée aux étoiles. L’être humain n’est
pas une entité autonome, mais le jouet de forces qui le dépassent.
Partant de cette vision, le médecin n'a pas par lui-même de pouvoirs de
guérison : ceux-ci ne peuvent venir que des forces naturelles qui se
déversent en lui, ou se manifestent à travers lui. L’idéogramme Ling
représente des personnages qui chantent pour appeler la pluie. Il
équivaut sensiblement à ce que les sioux nomment Wakan Tanka, Grand
Esprit, ou Grand Mystère, qui ordonne le monde et préside aux destinées
humaines. Le terme Ling Qi (force du Ling) a d’ailleurs donné naissance
au Rei Ki japonais, technique de soins d’inspiration chamanique, mais
hélas dénaturée par le mercantilisme : rappelons que, par définition,
un don ne se vend pas...
Lors de son « rêve éveillé », le chaman
entre en communication avec le Ling, qui selon les circonstances, peut
lui offrir une vision prémonitoire, une crise salvatrice, l’entrée en
communication avec les forces naturelles ou esprits adéquats, qui lui
donneront un conseil ou un pouvoir de guérison. Intercesseur entre le
Ciel et l’Homme, le chaman utilise son corps comme un poste de radio :
il se met au diapason d’une certaine fréquence, captant et exprimant
temporairement un programme dont il n’est pas lui-même responsable ni
conscient. L'homme-médecine est avant tout un homme de croyance, qui
s'en remet totalement à la nature pour le guider dans ses actes. Ce
sont les esprits qui lui disent quels remèdes utiliser, ce sont les
esprits qui lui donnent son don de guérison, ce sont les esprits qui
emportent le malade s'il doit rentrer dans la Grande Maison. Aux
antipodes de notre civilisation, pour la tradition chamanique, la
nature reste le maître, et le médecin n'est que son serviteur.
La
médecine et la psychologie occidentales interviennent sur les aspects
manifestés de l’être humain, que sont le corps physique et le corps
mental. L’approche chamanique prend le parti inverse : elle considère
que ce sont surtout les désordres du Hun et du Po qui rendent le corps
ou l’esprit malade, et agit d’abord sur le corps de l’âme et le corps
ethérique pour soigner les malades.
Kenneth Meadows écrit : «
C'est le Moi du corps (Po) qui accomplit toute guérison ; chirurgie,
drogues, remèdes, traitements, thérapies ne sont que des adjuvants.
C'est pourquoi un chaman ne se revendique pas guérisseur : il sait que
la guérison véritable a lieu à l'intérieur de celui qui est soigné.
Tout ce qu'une autre personne peut faire, c'est assister à ce processus
interne. » L’intérêt du rite chamanique, comme par exemple la sweat
lodge des indiens d’Amérique, est qu’il tient à la fois de l’outil de
guérison physique, de l’instrument de psychothérapie et de la cérémonie
religieuse. Il est considéré par les sociétés tribales comme le remède
universel aux différents maux dont l’homme peut souffrir, qu’il
s’agisse de maux de l’âme ou du corps. Cette thérapie par les «
corps-racines » a longtemps fait partie intégrante de la médecine
chinoise antique, au même titre que d’autres branches thérapeutiques
comme l’acupuncture ou la pharmacopée, afin de traiter l’ensemble des
agrégats formant l’être humain. Même s’il vient du fond des âges, le
chamanisme n’a pas dit son dernier mot. Si elle veut aider l’homme à
retrouver ses racines, la médecine de demain devra sans doute
réapprendre à réconcilier le corps et l'esprit, l'homme et la nature,
la science et la foi. L’approche chamanique pourrait l’y aider. N’en
déplaise à nos sorciers en blouse blanche et à leurs gri-gri
électroniques.
La médecine incantatoire, faite essentiellement
de concentration et de prière, ouvre la porte à des forces dépassant
l’homme. En mettant le chaman en contact avec sa nature-racine (Ben
Xing), il arrive qu’elle fasse naître en lui des pouvoirs sur-naturels
(Ling Xing), tels que la clairvoyance (Tian Yan Tong : « les yeux qui
communiquent avec le ciel »), la clairaudience (Chao Ting Jue : «
audition surnaturelle »), la télépathie (Chuan Xin Shu : « perception
surnaturelle »), la connaissance du passé ou de l'avenir, etc. Rien
d’étonnant à ce que ces « Jeanne d’Arc de la médecine » aient le plus
grand mal à faire admettre leur art auprès de la communauté
scientifique ! Quant aux bénéficiaires des cérémonies – qui participent
généralement activement à leur préparation et leur déroulement – ils
font parfois l’objet de guérisons miraculeuses, bien que le terme soit
théoriquement réservé aux seules guérisons obtenues par les sorciers de
la religion officielle.
La méditation comme “ garde-fou ”
Aussi
fascinant soit-il, le chamanisme reste une voie au caractère
exceptionnel, nécessitant une véritable initiation. Piéger les rêves et
attraper les âmes est un métier à risque, car la sagesse et la folie
sont sœurs jumelles. Aussi, plutôt que de faire sortir l’âme dans la
conscience (extase), au risque qu’elle ne réintègre pas sa demeure, les
traditions orientales ont-elles préféré développer une autre voie, à
priori inverse : faire rentrer la conscience dans l’âme (enstase).
C’est l’objet des pratiques introspectives, de la méditation, qui
permet une meilleure connaissance de soi en même temps qu'une
découverte de la réalité intime des choses. Les deux pratiques se
rejoignent, car les chamans peuvent entrer en transe méditative, tandis
que les yogis peuvent expérimenter l’extase. Moins spectaculaire,
l'expérience méditative garde pour elle l’avantage d’être moins
dangereuse. Elle n’en permet pas moins la réalisation de l’être humain
dans ses différentes dimensions, par la réunion de se différents corps.
Ce qu’elle révèle en outre, c’est qu’aucun de ces corps ou de ces
esprits n’est finalement réel, et qu’un Moi vide d’existence propre ne
peut être fou ni malade...
1 S. Nicholson, Anthologie du chamanisme, Le Mail, 1987, p.299
2 K. Meadows, L’envol de l’Aigle, Ed. Ramsay, 1996, p.207
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