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La médecine chamanique chinoise
A l’instar des autres
ethnomédecines, la médecine chinoise est d’origine chamanique. Son
ouvrage de référence, le Huang Di Nei Jing (300 av. J.-C.), révèle que
« dans la Chine ancienne, les médecins étaient des chamans (Wu Yi :
médecins-sorciers). » Dans cet ouvrage, l’empereur Huang Di demande à
son médecin Qi Bo :
– « On dit que les anciens traitaient les
malades en se bornant, par des invocations (Zhou Yu Ke), à déplacer
l’essence et transformer l’énergie (Qi). Comment se fait-il
qu’aujourd’hui on doive recourir aux médicaments contre les maladies
internes et aux aiguilles contre les maladies externes, et souvent sans
succès ? »
– « Nos ancêtres vivaient parmi les animaux. Ils se
protégeaient du froid par l’activité physique et de la chaleur en se
mettant à l’ombre. Ils n’avaient ni attaches domestiques ni charges
publiques. Dans cette ère de tranquillité les perversions (maladies
exogènes) ne pouvaient s’enfoncer profondément ; les médicaments pour
l’intérieur et les piqûres pour l’extérieur étaient sans nécessité ;
les déplacements d’essence par invocations suffisaient. Il n’en est
plus de même à présent car les soucis domestiques gâtent la vie intime
et les travaux pénibles endommagent le corps ; et cela d’autant plus
que, pêchant contre les impératifs saisonniers, on s’expose aux vents
malfaisants qui déposent du matin au soir des atteintes par vide (Xu
Xie : facteurs pathogènes générés par faiblesse interne – nous dirions
aujourd’hui immunodéficience –), pénétrant jusqu’aux viscères et aux
moelles après avoir lésé extérieurement les orifices et la peau. De
telle sorte que les moindres maladies sont aggravées et les plus graves
deviennent mortelles, sans que les invocations puissent y mettre un
terme. »
Ce texte ancien souligne le fait que les sociétés
humaines qui vivaient de façon simple, en contact avec la nature, bien
que ne disposant pas du confort moderne, n’avaient pas non plus toutes
ses obligations, laissant aux individus le loisir de s’adapter, se
protéger, fonctionner en symbiose avec l’environnement.
L’éloignement
de cette nature a entraîné une inadaptation progressive de l’homme à
son milieu, et favorisé le développement de nouvelles maladies, rendues
virulentes par son propre affaiblissement. Pour traiter ces maladies,
une médecine de type chamanique, faisant essentiellement appel aux
ressources de la nature et à celles de l’esprit, est devenue à son tour
insuffisante. Ceci dit, le chamanisme semble connaître depuis quelques
années un regain d’intérêt en Occident. Sans doute le doit-il à sa
vision naturelle, holistique et spirituelle de l’être humain, qui
apparaît d’une étonnante modernité, en phase avec un vingt-et-unième
siècle décidé à rompre avec un matérialisme incapable de venir à bout
des maladies qu’il a lui-même créées.
La folie comme processus de guérison
Quelle
que soit la tradition à laquelle il appartient, la principale
caractéristique du chaman est sa vision élargie de la réalité, son
apparente familiarité avec un royaume échappant à la conscience
éveillée ordinaire. Pour comprendre le chamanisme, il faut accepter le
monde des morts et des esprits. Il faut admettre la notion de
perception extra-sensorielle, d’état modifié de conscience, d’existence
d’un « au-delà » des sens ordinaires que réfute la science
matérialiste. Il faut réviser l’idée que l’on se fait de la sagesse et
de la folie, et admettre que ce que l’on nomme chez nous schizophrénie
ou hystérie, peut tout aussi justement être appelé transe ou possession
dans d’autres contextes socioculturels, et qu’un chaman n’est autre
qu’un « fou guéri ». Freud lui-même suggérait que l’on devrait «
considérer les troubles psychotiques comme la dissolution d’un ego trop
rigide, suivie d’une tentative de reconstruction, de renaissance à soi,
qui, dans le cas du psychopathe, n’est jamais pleinement réussie ». Il
écrit : « Le rôle d’une psychose, dont nous pensons qu’elle est un
phénomène pathologique, est en réalité une tentative de guérison, un
processus de reconstruction » . En apparence, rien ne distingue un
Sadhu indien ou un sorcier Yaki, de certains illuminés enfermés dans
nos hôpitaux psychiatriques. Si ce n’est que les premiers sont maîtres
de leur folie, et pas les seconds. La différence est de taille, et la
confusion dramatique. Aussi, avant d’enfermer tous les « rêveurs sacrés
», devrions-nous essayer de redécouvrir comment ils fonctionnent, et ce
qu’ils peuvent apporter à une société normopathe qui ne sait plus
rêver. Le succès de séries télévisées comme X-files ou de films comme
Le 6e sens, stigmatise à sa manière ce besoin confus d’une génération
actuelle en mal d’initiation, et en quête de réponse à des questions
qui ont toujours fait partie de l’homme.
Le voyage de l’âme
Pour
les médecines chamaniques, l’être humain est constitué de plusieurs «
corps » de différentes densités, chacun ayant sa propre réalité. En
médecine chinoise, on distingue le corps physique Shen Di, le corps
ethérique ou astral Po, le corps mental ou conscience Shen, et le corps
de l’âme Hun. Bien qu’indépendants les uns des autres, ces différents
corps, ou agrégats, ne sont pas séparés. Ils forment les entités de
l’être composite que nous sommes, tout comme une bougie est à la fois
cire, mèche, flamme, chaleur et lumière. Hormis le corps physique, les
trois autres agrégats, conscience Shen, âme spirituelle Hun, âme
physique Po peuvent tout aussi bien être décrits comme des « formes
d’esprits ». Cependant, le terme « corps » leur donne une plus grande
réalité. Bien que ces corps vibrent à un diapason différent, ils sont
reliés par une même énergie, le Qi qui maintient l’ensemble en vie, et
rend ces corps capables de s’influencer, se régler ou se dérégler
mutuellement.
La particularité du chamanisme est de prendre
appui sur les corps-racines les moins manifestés, le Po et le Hun, pour
agir sur le corps physique et la conscience ordinaire. Cela se fait
généralement au moyen d’une transe, au cours de laquelle le corps et
l’esprit ordinaires sont mis en veille, pour laisser les corps-racines
s’exprimer. Selon les traditions, cette transe prend différents noms :
voyage de l’âme, temps du rêve, quête de vision...
En médecine
chinoise, cette expérience se nomme Shi Hun (perte de l’âme), et
correspond à une situation où le Hun se sépare temporairement des
autres corps. Dans cette situation, le sujet est éveillé, mais sa
conscience est sans contrôle.
Cliniquement, cet état se manifeste
par des signes de folie ou d’hystérie Dian Kuang. L’âme Hun est en
effet la racine de la conscience Shen, et si le Hun s'échappe, les
racines de la raison et des sentiments sont coupées.
L'esprit
peut alors divaguer, rencontrer d’autres niveaux de réalité, entrer
dans le monde des esprits, s’imprégner de leurs conseils et de leurs
pouvoirs. Il convient donc de réserver le terme de folie aux aspects
définitifs de Shi Hun. Car de la même manière que le sommeil n'est pas
le coma, le transe et l’état modifié de conscience ne sont pas la
folie. Tout dépend de la possibilité pour l’âme de réintégrer ou non
les autres corps à l’issue de son voyage.
Un esprit peut en cacher un autre
Le
terme « esprit » utilisé dans les médecines chamaniques peut être sujet
à diverses interprétations en terme de médecine chinoise. Il peut
désigner :
- Le Grand Esprit (litt. « Grand Mystère ») : Wakan Tanka des sioux, Xuan ou Ling des Chinois ;
-
L'esprit (ou pouvoir) des orients ou directions : sensible équivalent
des Wu Xing et du Yin Yang dans la médecine chinoise (bien que ces
derniers fassent initialement référence au pouvoir des planètes, du
soleil et de la lune) ;
- Les esprits qui « visitent » le chaman
lors d'une transe : équivalents des Shen chinois (« esprits errants »
n’ayant plus de support corporel) ; - L'esprit (ou pouvoir) des
pierres, des animaux ou des plantes : corps vibratoires avec lesquels
le Hun et le Po de l'homme peuvent communiquer lors des pratiques
rituelles.
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