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Nous avons eu le privilège de bénéficier d’une invitation à voir Gorki, l’exilé de Capri, pièce de théâtre écrite par Jean-Marie Rouart et représentée à l’Espace Pierre Cardin (1 avenue Gabriel, du 1er décembre au 7 janvier), lieu de prédilection pour le Tout-Paris. L’illustre Roger Planchon [1] interprète Maxime Gorki expatrié à Capri en 1927 [2] et s’apprêtant à rejoindre l’U.R.S.S. comme l’exige sa première femme, Katarina - incarnée par Marie-Christine Barrault [3] - pénétrée de foi communiste. Psychologie, déboires amoureux et politiques s’entremêlent dans cette œuvre mise en scène par Jacques Rosner, où deux parties se distinguent : l’exil ou plutôt la villégiature à Capri, puis le retour dans la patrie des soviets… |
| Le désabusement - tant sentimental que politique - constitue sans doute le lien entre les considérations amoureuses et idéologiques. Gorki, désenchanté, assène en guise d’introduction : « la vie putréfie, le feu purifie »…
L’expression « grand homme » constitue un Leitmotiv : l’auteur des Barbares ou plutôt Roger Planchon lui-même ménage une distance par rapport au « grand homme », vis-à-vis de son propre personnage. Au demeurant, l’accession de Gorki à la bourgeoisie voire à la civilisation est symbolisée par ses « vases de Chine ». Effectivement, le moujik Gorki s’estime devenir koulak… Sachant que le communisme pratiqua la dékoulakisation, i.e. la destruction des paysans « riches ». Le texte fourmille d’allusions historiques, dont on espère qu’elles n’échappent pas au public…
Maxime tourmenté par les caprices féminins
On décèle quelques universaux anthropologiques : la faiblesse de l’homme, la force - quoi qu’en dise le sens commun - de la femme, de sa maternité. Les indécisions de l’homme s’avèrent patentes : l’auteur des Vagabonds peine à prendre la décision de quitter son île, même si, dès le début, des domestiques préparent les valises, ostensiblement posées à l’avant-scène.
Quant au pouvoir féminin, il s’exprime selon différentes modalités. En particulier, on peut entr’apercevoir la puissance conférée à la femme par l’enfant : Katarina s’érige comme la seule dispensatrice d’une descendance à celui qui écrivit Une Confession. En tout cas, Katarina, agent du PC aussi froide qu’un PC [4], qualifiée par Gorki d’« institutrice » - ce qui vaut désormais quolibet pour l’écrivain embourgeoisé et bon vivant - remporte la victoire finale en persuadant l’auteur des Bas-fonds de revenir au pays des soviets. Quant à la maîtresse de Gorki, la baronne Moura Boudberg - jouée par Nathalie Nell - utilise contre la compagne légitime, afin de retenir Gorki à Capri, une autre femme, Nina [5] - incarnée par Adeline Zarudiansky. Le principal capital de celle-ci - sa jeunesse - séduit le créateur de Thomas Gordeiev : toute femme finit par aimer l’homme qu’elle considère comme son père, telle est la vérité proclamée… Quoi qu’en pense Gorki, qui focalise volontiers sur son âge, celui-ci ne constitue pas un obstacle. Nina, trivialement, ne confie-t-elle pas : « on couche pour savoir pourquoi on couche » ?
Les personnages féminins entourant l’auteur de Varenka Olessova incarnent aussi trois âges de la femme. Finalement, Staline ne figure-t-il pas la dernière « fiancée » de Gorki, les déboires amoureux pouvant expliquer son retour en U.R.S.S. ?
Gorki torturé (mentalement, voire physiquement) par Staline
L’ancien séminariste [6] n’est pas interprété sur scène, mais son ombre plane, rode… Le potentat est cordialement méprisé par celui qui écrivit Tempête sur la ville et assimile le dictateur communiste à une « puce » : mais une puce grossie à l’extrême se métamorphose en un monstre invincible. Malgré sa lucidité, Gorki - qui voulait sans doute jouer un double jeu en Russie - perd toute liberté, pire, se voit instrumentalisé par la propagande stalinienne.
Dans la dernière scène, la blouse blanche - Lavrenti Beria n’est probablement pas loin - censée soigner Gorki s’avère terrifiante et s’analyse tout à la fois en médecin, espion, empoisonneur. Les dictateurs - le mot est faible - de tous les pays tendent à instrumentaliser la « médecine » contre leur propre peuple.
La pièce de théâtre évoque d’autres méthodes de contrôle social : « l’homme d’acier » [7] est le bourreau thuriféraire de Gorki, le potentat communiste accablant l’écrivain sous les honneurs. Lu Xun - 鲁迅 - décrivit la manipulation : installer une personne sur un perchoir afin de la contrôler, celle-ci craignant désormais de tomber au bas de son piédestal. Au demeurant, Staline créa le concept « ennemi du peuple », propagande censée justifier les répressions, les persécutions et sévissant encore. Par ailleurs, la pièce montre que les lettres envoyées par Gorki et recopiées par celui-ci pour sa « postérité » constituaient un enjeu, s’avérèrent même instrumentalisées, de la façon la plus violente : spécialement, pour assassiner les correspondants qui se confièrent à l’écrivain. Sur un plan moins politique, la reconstitution ex post des correspondances devrait réduire l’intérêt contemporain porté pour la « génétique textuelle ».
Au total, la référence christique - récurrente lors de la représentation - vaut contrepoint au mythe du « grand homme » - qu’il s’agisse de Gorki ou de Staline. L’auteur d’Enfance [8] - choquant sans doute Katarina - proclame son admiration exclusive à l’égard du Christ.
S’agissant de mise en scène, relevons deux excellentes idées : des images d’archives censées (dé)montrer la « joie » des Russes illustrent magnifiquement la césure entre Capri et le retour à Moscou. Les images, les archives - construites et reconstruites - mentent… Les régimes notamment totalitaires usent encore de la fausse preuve par l’image. L’autre trouvaille consiste dans la projection de la Lune à Capri. En revanche, on apprécie modérément le poncif de la nudité (sinon femme nue, en tout cas poitrine dénudée d’Adeline Zarudiansky) : difficile de voir aujourd’hui une pièce de théâtre sans que le pont-aux-ânes de l’exhibition corporelle ne soit franchi… Conformisme de l’anticonformisme…
Revenons sur une note plus laudative pour cette pièce produite par Pierre Cardin : Roger Planchon participe à un travail ambitieux, évoquant des déboires amoureux, dénonçant l’oppression - qui n’est pas à conjuguer à l’imparfait - et proposant un discours fort distant par rapport à la patrie et à l’idéologie, vis-à-vis aussi de l’engagement (l’intellectuel engagé pouvant masquer son déficit de création sous des oripeaux politiques ou humanitaires). Laissons le mot de la fin à un fabuleux trait d’humour juif, extrait du spectacle : les exilés doivent se poser la question « Loin d’où ? ». Le véritable exil s’avère probablement intérieur…
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