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L’auteur est écrivain et professeur, il publie cette lettre dans les médias au nom de l’Union des écrivaines et des écrivains québécois et de l’Association des professionnels de l’enseignement du français au collégial.
Un document de consultation du ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MÉLS), intitulé Pistes d’action pour le développement de l’enseignement collégial, se trouve depuis un certain temps entre les mains des comités des enseignants.
Ce document propose :
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de «répondre de façon adaptée aux besoins variés des individus, des régions et des marchés du travail»;
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d’«améliorer la réussite scolaire et le taux d’obtention du diplôme»;
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d’«offrir des programmes d’études qualifiants qui suscitent les intérêts des élèves».
De prime abord, ces objectifs généraux semblent inattaquables. Mais quelles sont les véritables intentions qui s’y cachent? Quel type de citoyen veut-on former en s’attaquant à la formation générale sous prétexte de «l’actualiser» et de «hausser [son] intérêt»? La profonde méconnaissance que l’on a dans les officines ministérielles de ce qu’implique concrètement l’enseignement de la littérature transparaît dans chacune des propositions de ce document.
Constater qu’un certain nombre d’étudiants ne sont pas «spontanément» intéressés par un roman de Monique Proulx ou de Marguerite Duras, une pièce de Wajdi Mouawad ou de Bernard-Marie Koltès, un poème de Gaston Miron ou un essai de Jean Larose, ne constitue pas une grande découverte. Mais depuis quand le rôle du professeur, à quelque niveau que ce soit, est-il d’enseigner ce qui intéresse «spontanément»? La spontanéité étant par essence variable, il serait impossible de construire des programmes d’instruction si on en faisait un critère.
Cela dit, le professeur de langue et de littérature, depuis toujours, s’efforce de rendre vivantes et pertinentes des œuvres qui agrandissent notre compréhension du monde, des autres et de soi-même.
De plus, prétendre que les professeurs de la formation générale, ceux de littérature en particulier, favorisent «des apprentissages spécialisés» (que font alors le professeur de biologie ou celui de soudure?), c’est mal connaître leur continuel effort d’adaptation et, surtout, mépriser l’intelligence de l’étudiant.
Dans l’Épreuve uniforme de français (É.U.F.), à vouloir réduire la place de la littérature en utilisant des textes non littéraires, certainement plus «faciles» et supposément plus «intéressants» (que Gabriel Garcia Marquez? Anne Hébert? William Shakespeare? Robert Lepage?), sous prétexte de favoriser une plus grande réussite, préparons-nous vraiment l’étudiant qui nous est confié à entrer dans la vie avec de telles velléités, savons-nous seulement de quoi nous le privons?
Le ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MÉLS) pourra peut-être se réjouir d’un plus grand taux de «réussite», cela reste à voir. Les statistiques seront peut-être rassurantes et le Québec fera peut-être bonne figure auprès des autres provinces et des autres pays. Mais peut-on parler de réussite quand, pour arriver à de tels résultats, on abaisse le niveau de difficultés?
En instrumentalisant les apprentissages, on laisse entendre à l’étudiant qu’il y a une procédure à suivre, qu’il n’y a qu’elle, qu’il s’agit d’avoir le «manuel d’instructions» pour avoir la réponse. Même s’il atteint des compétences, il n’en sera pas moins incompétent, car il n’aura pas appris à faire face à des réalités complexes qui supposent non pas l’usage du manuel d’instructions, mais son intuition personnelle, ses audaces, sa créativité, son jugement!
Le monde est de plus en plus complexe et mouvant. Il est rempli de surprises et il déconcerte. Ce n’est pas en le simplifiant exagérément, en laissant croire à l’étudiant que tout s’obtient mécaniquement, qu’on l’amènera à y faire face. Il a, et il aura, de plus en plus besoin de se tenir aux aguets, de se rendre curieux, imaginatif. Et de prendre des risques.
Au contraire, les œuvres littéraires préparent l’étudiant à relever ces défis. Elles le mettent en contact avec des psychologies, des mentalités, des histoires et des façons riches, nuancées et audacieuses de les dire. Elles lui montrent que les mondes qui le constituent ne sont pas donnés, mais à découvrir, qu’ils ne sauraient être contenus dans de petites cases. Elles lui font voir que comprendre, chercher à comprendre en créant des liens, des transferts, peut être enthousiasmant. Elles lui révèlent aussi que l’âme humaine n’a pas commencé, ne s’arrête pas avec lui.
La société québécoise a plus que jamais besoin de la littérature. À l’heure où des sondages montrent que plus de 50 % des Québécois de 16 à 65 ans ont des lacunes graves en lecture, il ne faut pas abaisser la qualité et la quantité des textes modèles proposés aux étudiants. Il faut plutôt augmenter les exigences à tous les niveaux d’enseignement, toujours mieux former les futurs enseignants, se donner les moyens d’atteindre les objectifs fixés, miser sur la motivation du dépassement et faire confiance aux qualifications et à l’enthousiasme des enseignants. La littérature est un défi; le relever est un acte d’humanité, en ce sens qu’il est qualifiant (il développe les capacités de lecture et d’écriture et d’expression) et, surtout, qu’il rend l’humain plus humain. En notre époque de déshumanisation, quelle société peut se passer de la littérature?
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