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Écrit par Omid Ghoreishi et Caylan Ford, La Grande Époque   
08-08-2006
Une politique de multiculturalisme a aidé à faire du Canada un exemple de tolérance et d’harmonie pour le monde. Mais avons-nous payé un prix pour
avoir permis que les immigrants se sentent «simplement de passage» ?

EDMONTON et CALGARY - Chaque fin de semaine, Tieng Tran tire un petit sac noir à roulettes vers le quartier chinois pour faire son épicerie. Âgée de 87 ans et arrivée au Canada avec sa famille en demandant le statut de réfugié il y a plus de 26 ans, elle a dû répondre à nos questions accompagnée d’un traducteur. Mais cela ne la gêne presque pas; dans le petit quartier chinois d’Edmonton, Tran peut faire ses transactions bancaires en mandarin ou prendre un repas avec des amis en choisissant ses mets d’un menu chinois avant de retourner à sa résidence pour personnes âgées d’origine chinoise dans l’après-midi.

Malgré que plusieurs immigrants de la première génération soient venus au Canada sous le système des points qui favorise les aptitudes de la langue anglaise ou française et une éducation supérieure, il y a un très grand nombre de personnes comme Tieng Tran au Canada. Même parmi ceux qui possèdent les habiletés langagières et qui sont des spécialistes au Canada, plusieurs continuent à s’identifier de près avec leur terre natale et à préserver leur culture d’origine.

«Le Canada est le meilleur pays au monde pour vivre», dit le fils de Tran, Joe Dam, qui possède un dépanneur dans le sud-ouest d’Edmonton.

M. Dam dit qu’il aime le Canada parce que les gens sont «gentils» et que la société est «pacifique». Il peut ressentir un sentiment d’appartenance tout en conservant son héritage chinois.

Patricia Zimmer, une enseignante d’anglais langue seconde depuis 22 ans, précise qu’une des choses que ses élèves apprécient le plus au Canada c’est son ouverture à l’immigration et au multiculturalisme.

«Nous encourageons les gens à garder leurs racines et leur héritage», déclare Mme Zimmer, qui a elle-même émigré de la Grande-Bretagne en 1948.

C’est cela, bien sûr, qui donne au Canada sa riche mosaïque culturelle. Contrairement aux États-Unis où différentes ethnies s’assimilent à la société américaine, nous, les Canadiens avons choisi une politique officielle qui préserve les particularités culturelles et l’avons adoptée comme la caractéristique définissant l’identité canadienne.

Mais que se produit-il lorsqu’une portion considérable de la population d’un pays est comme Tieng Tran – des immigrants qui vivent paisiblement au sein de leur propre communauté ethnique, jouissant d’une qualité de vie supérieure au Canada, sans pourtant se familiariser avec les langues officielles, sa culture, ses institutions ou son histoire? Qu’advient-il lorsque les immigrants lisent des journaux ethniques où les nouvelles nationales ne parlent pas du Canada, mais de la Chine, de la Corée ou du Mexique?

Depuis plus de trente ans, la Commission royale, qui a reçu l’assignation d’aborder la question de la montée des tensions entre francophones et anglophones, a constaté qu’il n’y a pas seulement deux cultures dans le second plus grand pays du monde. Le Canada, depuis la fin du siècle dernier, a compté sur les travailleurs chinois pour construire les voies ferrées et sur les fermiers ukrainiens pour peupler les Prairies. Ceci à entraîné une proposition en faveur d’une politique de multiculturalisme au sein d’une structure bilingue, émise comme politique nationale officielle par Pierre Elliott Trudeau en 1971.

Pour certains, le multiculturalisme signifie avoir le choix de manger dans un restaurant japonais, indien, italien, éthiopien ou mexicain à moins de trois coins de rue de chez eux. Ou encore, il s’agit de pouvoir apprécier la danse et la musique folklorique d’ailleurs lors des activités célébrant la Fête du patrimoine. D’une façon ou de l’autre, cela a fait du Canada une des destinations des plus populaires pour les immigrants.

Le Canada a le plus grande proportion per capita d’immigrants dans le monde. L’année dernière, il est estimé que 260 000 immigrants sont arrivés au pays, par rapport à 235 000 en 2005. Le recensement de 2001 a démontré que plus de 18 % des Canadiens sont nés à l’extérieur du pays et le nombre de personnes ayant immigré au Canada depuis 1990 s’élève à 3,6 millions, la majorité provenant d’Asie, d’Europe et des Caraïbes.

Comme n’importe qui d’entre nous aurait le réflexe de chercher une personne familière en arrivant à une fête, les nouveaux immigrants ont aussi tendance à s’installer près de leurs proches et des gens de la même ethnie. Mais il y a un réel risque pour les nouveaux immigrants de rester prisonniers de leur propre enclave culturelle, ne développant ainsi aucun lien personnel profond avec leur nouvelle terre d’accueil.

Une enquête de 2003 menée par Statistique Canada démontre que parmi les personnes ayant immigré au Canada depuis les années 90, seulement 43 % définissent leur lien d’appartenance au Canada comme étant «très fort», soit près de 8,5 % de moins que ceux nés au Canada.

Bien sûr, un rapide coup d’œil sur n’importe quel pays avec un taux élevé d’immigration révèle que ce n’est pas une question propre au Canada. Même que par rapport à d’autres pays, il semble que le Canada s’en tire assez bien.

Les émeutes des enfants d’immigrants à Paris et les taudis où habitent les immigrants en Suède et en Angleterre exposent les difficultés actuelles de l’Europe à intégrer sa population d’immigrants.

«Les Européens n’ont jamais sérieusement conçu, cru ou pratiqué le multiculturalisme», affirme le Dr Rudhramoorthy Cheran, un spécialiste en ethnicité et migration à l’université de Windsor.

«Le multiculturalisme en tant que pratique et manière de vivre ne peut pas être tout simplement imposé d’en haut; il doit émerger des gens, de la base», ajoute Dr Cheran.

Il maintient qu’il y a des systèmes et des conditions qui garantissent un certain degré d’intégration, peu importe les taux croissants de l’immigration.

«Chaque communauté établie ici est intégrée jusqu’à un certain degré parce que les langues officielles sont l’anglais et le français, et il y a toutes sortes de systèmes ici qui demandent à chaque communauté de s’intégrer à un certain point», dit-il.

«La première génération se sent obligée de demeurer ensemble pour ne pas perdre ses repères culturels», explique le Dr Joseph Galbo, un expert en études culturelles à l’Université du Nouveau-Brunswick. Il ajoute qu’habituellement, «les générations suivantes n’ont pas la même impulsion ou le besoin de se conformer aux traditions».

Généralement, à la troisième ou quatrième génération, les enfants d’immigrants ont tendance à perdre les liens avec leur héritage ancestral.

Un dilemme surgit, toutefois, lorsque les taux d’immigration sont si élevés qu’ils rendent l’intégration à la société difficile pour les nouveaux arrivants.

Dans un article dans le Globe and Mail, l’auteur canadien Daniel Stoffman fait allusion à un rapport provenant de la Colombie-Britannique mentionnant que les enfants des immigrants dans certaines écoles ont de la difficulté à apprendre l’anglais, car ils parlent tous la même langue étrangère à l’école et sur le terrain de jeu.

Le recensement canadien de 2001 montre que les minorités visibles constituent 13 % de la population totale et les projections d’un rapport de Statistique Canada indiquent que ce chiffre atteindra 23 % en 2017.

Discourant au Forum mondial urbain de Vancouver le mois dernier, le premier ministre Stephen Harper a fait écho du sentiment de ses prédécesseurs libéraux et celui de tant de Canadiens en proclamant que «la diversité du Canada, encouragée d’une façon convenable, représente notre grande force».

Avec la population canadienne immigrante qui, selon nos attentes, augmentera considérablement durant la prochaine décennie, la question suivante se pose : que signifie «encourager d’une façon convenable» la diversité? Est-il nécessaire pour le Canada d’entretenir et de promouvoir sa propre identité culturelle distincte? Et s’il échoue, est-ce que son identité sur la scène internationale se résumera à rien de vraiment plus qu’un hôtel de classe mondiale où les gens de tous les horizons sont accueillis à bras ouverts?




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