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La dernière édition du Salon International du Design d’Intérieur de Montréal (SIDIM), les 24, 25 et 26 mai derniers, fut le théâtre d’une rencontre fort enrichissante entre le design africain et le grand public montréalais. Cette initiative, baptisée Design Africa, a été conçue, de l’avis de ses instigateurs, comme «une porte d’entrée pour le design africain». Les amateurs de nouveauté ont été bien servis par la vingtaine d’entreprises provenant de cinq pays africains, de telle sorte que cette section du SIDIM a connu un fier succès pour une deuxième année consécutive.
Faire flèche de tout bois
L’Afrique souffre d’une pénurie de matières premières, ce qui amène de nombreux créateurs à faire grand cas de la récupération et à maximiser les moyens de production limités de leur pays respectif. Comme tenait à le mentionner Cheick Diallo, un designer et consultant invité par Design Africa, «le design africain s’articule autour de la conjonction de plusieurs facteurs: la créativité de l’artiste, une réalité artisanale et industrielle particulière, un réseau de distribution local ou international et les goûts d’une clientèle potentielle à conquérir». Ce designer malien s’est expatrié durant les années 80, le temps de suivre une formation en architecture en France et de s’engager dans plusieurs expérimentations qui lui feront réaliser que le design occidental n’est pas toujours synonyme de créativité. N’hésitant pas à concevoir des pièces de mobilier qui témoignent d’une Afrique résolument contemporaine, ce créateur a su tirer parti des savoir-faire locaux. Le designer conçoit ses projets à Rouen, en France, et les fait réaliser au Mali, en s’associant avec des artisans qui possèdent un haut niveau de maîtrise technique et qui travaillent à des coûts compétitifs.
Le commerce équitable
L’approche des designers africains s’éloigne des méthodes en cours chez bon nombre de nos industries. Il s’agit d’une philosophie de production qui associe le concepteur, les artisans et la structure commerciale de telle sorte que tous y trouvent leur compte en bout de ligne. On s’éloigne ici de l’approche offshore des grands manufacturiers ou détaillants qui font concevoir leurs produits ici et délocalisent la production vers certains pays en voie de développement afin d’abaisser les coûts de production.
Cheick Diallo ne fait pas exception. Dans ce contexte, plusieurs de ses collègues africains prennent la peine de faire la navette entre leur pays d’adoption et leur terre natale afin de maintenir un contact permanent avec leurs équipes d’artisans. La designer Oumy K, originaire du Sénégal, partage, elle aussi, ce souci d’une réorganisation de la chaîne de production au bénéfice de tous. Cette dernière désire, avant tout, «participer à l’émergence d’un mode d’expression particulier tout en développant les compétences en Afrique, au lieu d’en prendre la matière première et de la transformer en Europe». Hormis la conceptualisation de ses audacieuses créations, elle n’hésite pas à faire réaliser certaines pièces par des artisans africains chevronnés, pour intervenir au retour des pièces sur la finition et la patine.
De nouvelles avenues fécondes
Le dicton ne dit-il pas que «la nécessité est la mère de l’invention»? C’est sans doute ce qui pousse les créateurs et les commerçants africains à repenser de A à Z tout le cycle de vie d’un produit. Associant différents corps de métier, qui s’ignoraient auparavant, les nouveaux designers africains permettent ainsi aux artisans de sortir des sentiers battus et d’expérimenter de nouvelles avenues en termes de travail sur les matériaux et de combinaison de différentes approches. Kweku Forson, le propriétaire de la firme ghanéenne Tekura, embauche une quarantaine d’artisans et relève le pari de pouvoir produire du mobilier en bois de très haut niveau. «Nous avons réussi, après bien des efforts, à faire comprendre à nos artisans qu’ils avaient intérêt à s’ouvrir sur la nouveauté et à tirer parti de la mécanisation dans une certaine mesure. Au-delà de l’effet de synergie créé par la mise en commun des expertises de chacun, nous sommes en mesure de leur fournir un précieux support technique et de superviser leur travail afin de simplifier les étapes de production.»
D’autres petits entrepreneurs se sont réunis au sein de coopératives de travail, comme la Coopérative Djiguiyaso, au Mali. Il s’agit d’un groupe de femmes artisanes qui utilisent des techniques traditionnelles, telles que le crochet ou la broderie, afin de concevoir des accessoires de maison et des vêtements fabriqués à partir de coton récolté localement. La finesse d’exécution est surprenante, et cette initiative collective a permis d’intégrer une vingtaine de femmes issues de milieux particulièrement défavorisés.
Penser globalement, agir localement
Le design africain prend son envol aux quatre coins du monde, conscient de sa valeur et de son originalité, alors qu’il importe plus que jamais de revitaliser les économies locales des pays émergeants. Un état de fait qui pourrait bien s’appliquer à nos propres économies à brève échéance, puisque la délocalisation des emplois, conséquence de la globalisation des marchés, entraîne des disparités dangereuses pour la souveraineté des peuples. L’expérience africaine nous démontre qu’il est possible d’associer la création contemporaine à la tradition culturelle, dans une perspective de commerce équitable. Et, les consommateurs ont certainement leur mot à dire dans toute cette histoire.
Il peut être salutaire de se mettre à «l’heure africaine» d’une consommation responsable, dans un monde où les échanges économiques sont trop souvent à sens unique. L’approche des designers africains cadre bien avec une perspective de développement durable, plus respectueuse de l’environnement et des rapports humains en définitive. Dans un texte intitulé L'Afrique en formes, Diane Cazelles soulignait que «le design en Afrique va puiser son énergie et sa nouveauté dans la ruralité traditionnelle en la transposant dans des traitements et des matériaux contemporains». Et, dans un contexte où «l’accès aux matières premières, complexe et onéreux, détermine un courant fondé sur la récupération», la créativité d’une poignée d’irréductibles du design nous invite à remettre en question nos habitudes de consommation. |