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Le Conseil de Sécurité de l’ONU a décidé, le 31 mai, de constituer un tribunal spécial pour juger les responsables de l’assassinat de l’ex-premier ministre libanais, Rafic Hariri. Ce vote est la conclusion d’un long processus diplomatique qui a impliqué bien plus que la simple et noble question de justice : la communauté internationale considérant quasi unanimement que le rôle du régime syrien dans l’assassinat d’Hariri est indéniable, le futur tribunal – il pourrait n’être constitué qu’en 2008 – offre un moyen puissant de contrer les ambitions toujours vives de la Syrie sur le Liban et de freiner sa collaboration avec Téhéran et avec la guérilla irakienne. Le risque, cependant, est que la décision de l’ONU – vécue par l’opposition prosyrienne et, en particulier, par le Hezbollah comme une mesure proaméricaine – ne rouvre les plaies de la guerre civile au Liban. Les combats avec le Fatah Al-Islam se poursuivent également. |
Des soldats gardent la tombe de l’ex-premier ministre libanais assassiné, Rafic Hariri, dans le centre-ville de Beyrouth, alors que l’ONU votait pour établir un tribunal international pour juger les coupables. En arrière-plan, la mosquée Al-Amin. (Patrick Baz/AFP/Getty Images) | |
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L’assassinat en février 2005 de l’ex-premier ministre, Rafic Hariri, a marqué un tournant dans la vie du Liban. La cascade de réactions qu’il a suscitée et, en particulier, la fermeté des positions prises par la communauté internationale ont fait plier le dirigeant syrien, Bachar Al-Assad, qui, un mois seulement après l’assassinat, a dû ordonner le retrait de ses troupes stationnées au Liban depuis les accords de Taëf en 1989.
Depuis, Damas a inlassablement cherché à se donner les moyens de réaffirmer sa présence, de regagner le contrôle sur le territoire libanais. Depuis les bombardements du nord d’Israël par le Hezbollah prosyrien, durant l’été 2006, jusqu’à l’assassinat du ministre de l’Industrie libanais, en novembre dernier, plusieurs indications pointent vers la Syrie. De même, l’assassinat de journalistes antisyriens ou la démission de l’ensemble de la frange prosyrienne du gouvernement libanais de Fouad Siniora semblent être autant de déplacements de pions syriens sur l’échiquier du Liban.
De là à dire que Damas veut déstabiliser le gouvernement libanais, lui faire perdre sa légitimité, voire le mettre face à une nouvelle guerre civile pour reproduire le scénario qui a consacré la mainmise de la Syrie sur le Liban à partir de la fin des années 80, il n’y a qu’un pas que les analystes les plus réservés ont depuis longtemps franchi. Le Liban est, en Syrie, considéré avec une telle évidence comme faisant partie du territoire national que dans les administrations syriennes, les cartes nationales l’incluent, nostalgie probable de la Grande Syrie brièvement constituée en 1920 après la chute de l’Empire ottoman, et remplacée par un Grand Liban sous administration française jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Dissensions profondes
Dans ce contexte, la création du tribunal sur l’assassinat de Rafic Hariri a des enjeux bien plus larges que la simple justice envers l’ex-premier ministre assassiné. Toutes les parties l’ont compris. Depuis la publication des rapports d’enquête accusateurs de l’ONU sur l’implication syrienne dans l’assassinat – auxquels l’ancien vice-président syrien, Abdel-Halim Khaddam, a fait écho en accusant directement Bachar Al-Assad d’avoir menacé Rafic Hariri de mort – le Liban est en pleine crise politique. Le 11 novembre dernier, six ministres chiites prosyriens ont démissionné du gouvernement libanais, déclarant ne pas avoir de possibilités suffisantes d’influer sur les politiques gouvernementales.
L’opposition, soutenue par la Syrie et l’Iran, a depuis essayé d’imposer l’idée d’un gouvernement élargi avec une plus grande présence prosyrienne et des amendements au projet de «tribunal Hariri», sans qu’une position d’accord puisse être trouvée. En parallèle, le Hezbollah et Amal, les deux grands partis d’opposition, ont organisé des manifestations appelant ouvertement à renverser le gouvernement.
Depuis plus de six mois, le Liban est donc complètement bloqué entre une majorité parlementaire et gouvernementale pro-occidentale, menée par le premier ministre, Fouad Siniora, et l’opposition prosyrienne menée par le président, Emile Lahoud.
La mission, au mois d’avril dernier, du secrétaire général adjoint aux affaires juridiques de l’ONU, Nicolas Michel, pour trouver un accord entre les parties ayant échoué, le Conseil de Sécurité de l’ONU a donc décidé de passer en force et de créer le tribunal à la place du gouvernement libanais.
Des terroristes comme avertissement
C’est en se donnant un peu de liberté avec la Charte des Nations Unies que le Conseil de Sécurité a décidé de faire passer le vote dans le cadre du chapitre VII de ladite charte. Pour la première fois, les Nations Unies créent un tribunal qui doit juger des crimes relevant normalement du droit pénal national, un tribunal dont la base juridique est la même que celle qui a servi à créer les tribunaux pour l’ex-Yougoslavie, le Rwanda, la Sierra Leone ou le Cambodge – dans le cadre desquels il s’agissait de juger des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Le risque majeur est donc que cette intervention soit considérée comme une ingérence occidentale et serve d’étincelle à une nouvelle guerre civile au Liban.
Les combats meurtriers du dernier mois entre le groupe salafiste Fatah Al-Islam et l’armée libanaise près de Tripoli, ainsi que les attentats du même Fatah Al-Islam à Beyrouth même, ont été interprétés comme une menace directement envoyée par la Syrie aux membres du Conseil de Sécurité de l’ONU.
Les combattants de Fatah Al-Islam, retranchés dans le camp de réfugiés palestiniens de Nahr Al-Bared, sont-ils pilotés par Damas? Jusqu’à présent, rien ne permet de l’affirmer avec certitude. Comme beaucoup des nouvelles mouvances proches d’Al-Qaïda, les membres de Fatah Al-Islam pourraient avoir, indépendamment de toute influence syrienne, décidé de commencer la lutte contre un gouvernement libanais considéré comme proche du «démon» américain.
Que la mouvance soit indépendante ou contrôlée, elle est décidée à aller jusqu’au bout : après l’annonce, le 30 mai dernier, du vote de la résolution 1757 «sur la création d'un tribunal international pour juger les auteurs d'actes terroristes depuis 2005 au Liban», les combats ont repris entre l’armée libanaise et Fatah Al-Islam, qui respectait (vaguement) un cessez-le-feu provisoire. Fatah Al-Islam a déclaré être décidé à combattre «jusqu’à la dernière goutte de sang». Au cours du week-end, une dizaine de soldats ont été tués.
Une arme à double tranchant
Le Conseil de sécurité n’a bénéficié que d’une courte majorité dans l’adoption de la résolution 1757, avec des abstentions prévisibles comme celles du Qatar, de l'Indonésie, de l'Afrique du Sud, de la Chine et de la Fédération de Russie.
Le Hezbollah a qualifié, le 1er juin dernier, la résolution de «violation de la souveraineté» du Liban, interprétation reprise dans des termes rigoureusement identiques par la Russie. |