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Écrit par Félix Daigneault, Collaboration spéciale
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15-08-2007 |
Un soldat canadien fait la sieste dans une position fortifiée en Afghanistan. (John D. McHugh/AFP/Getty Images) Le soleil se lève sur le Camp Vomi à Valcatraz, jolis surnoms donnés au Camp Vimy de la base des Forces canadiennes de Valcartier. Nous avons passé la soirée précédente à nous préparer à partir pour l’exercice final de notre cours de fantassin. La durée ne sera que de 48 heures, mais nous savons que chaque minute peut durer une éternité.
Il y a de la fébrilité dans l’air. Nous avons une vague idée de ce que nous allons faire, mais d’ici au point d’arrivée, tout peut arriver. Avant le départ, chaque futur fantassin applique son maquillage camouflage vert, brun et noir. Les plus hurluberlus ont l’air d’avoir une pizza étampée en plein visage. Les plus aguerris ont l’air de vrais professionnels.
J’attache à mon sac alpin un pic et une pelle, ce qui porte son poids, selon mon estimation, à environ 70 livres. Pour le mettre sur mes épaules, je dois expirer un mini cri de guerre. Je prie pour que la marche à l’objectif soit la plus courte possible.
Nous sommes entourés de vaillants instructeurs de la force régulière du Royal 22e. L’un d’eux est un des rares snipers au Québec, position mythique qui fait rêver les amateurs du monde militaire ou des films d’action hollywoodiens. D’autres sont d’anciens airborne, cette classe de soldats durs à cuir, préparés aux missions corsées.
Le sac sur les épaules, je souffre déjà avant même le départ. Les ganses me pèsent sur les trapèzes et mes genoux me supplient d’y aller doucement. Mais d’autres l’ont plus dur que moi, transportant les mitrailleuses C-9 ou C-6, les lance-grenades M-203 ou les lourdes radios.
Le soleil tape agressivement sur nos casques de kevlar, même s’il vient tout juste de pointer son nez. Sans plus tarder, notre patrouille de combat s’élance vers les secteurs d’entraînement.
C’est seulement après quelques minutes que nous faisons halte dans un boisé de pins, au milieu d’un champ. La cache sera ici, nous disent les instructeurs, et ils nous demandent d’installer nos abris de fortune dont nous savons que l’utilisation sera ultra minimale…
Une fois cette première tâche accomplie, nous nous avançons dans le champ pour établir une position défensive. En langage non militaire, cela signifie, en gros, creuser des tranchées.
La journée est simplement bouillante. Coups de pioche et coups de pelle, à un rythme peu excitant, sable et pierres sont désancrés de leur dormante demeure. Tandis que l’un creuse, l’autre couvre en adoptant une position de tir face à l’ennemi imaginaire.
Je fais équipe, à mon grand bonheur, avec un Russe de 6 pieds 1 et un gars de Saint-Hyacinthe de 6 pieds 5, tous deux âgés de dix-huit ans… Plus on est grand, plus on doit creuser…
«Creusez plus profond», nous répète sans cesse l’instructeur que personne ne peut sentir. Chaque fois qu’il s’approche de nous, nous savons qu’il prononcera un commentaire, à nos yeux, impertinent, ou bien un ordre qui sera, peu après, contredit par un instructeur ayant plus d’expérience ou un plus haut gradé. Comme de fait, nous avons trop creusé sous ses ordres, et notre œuvre ne plaît pas au commandant : «C’est ben trop creux c’t’affaire là!» «Hourra…», me dis-je.
La journée passe tant bien que mal. Toujours pas d’ennemi en vue, c’est l’ennui total. Moi, le non-fumeur, je dois endurer les deux plus gros fumeurs du groupe qui enlignent cigarettes et cigares, un à la suite de l’autre. Nous sommes trois à cohabiter dans ce trou sale de 3 mètres par 1,5 mètre. L’un d’eux radote sans cesse, et nous l’écoutons par politesse, jusqu’à ce qu’il s’écrase dans le fond de la tranchée, dans un genre d’agonie qui laisse présager un coup de chaleur.
Le Russe et moi ne sommes pas trop énervés. «Hey le gros, qu’est-ce que tu fais? Tu dors?» «Gnangnangnan», répond le gars de Saint-Hya, comme s’il était sur l’opium ou quelque chose. Il refuse de boire, nous le laissons là. Pendant ce temps, nos oreilles se reposent. Il passe son buzz de chaleur ou de je ne sais quoi, puis est de retour avec nous un peu plus tard. Le soleil se couche, la nuit approche et elle s’annonce froide. Je sais que la chaleur torride de la journée a créé une évaporation monstre qui viendra tôt ou tard s’abattre sur nous dans une de ces pluies que seul Valcartier semble connaître.
Mais pour l’instant, le ciel obscur est libre et éclairé d’étoiles, chatouillant nos yeux engourdis et nos paupières lourdes de petites étoiles filantes sporadiques. À chaque demi-heure, nous nous relevons sur la garde, pointant de nos fusils la noirceur d’un champ de bataille éventuel. Nous dormons donc une heure à la fois, chanceux que nous sommes d’être trois. Ce sera donc, en tout, un mauvais trois heures de sommeil entrecoupées de quarts de garde, au fond d’une tranchée froide et humide.
L’autre grand, qui mourrait de chaleur, meurt à présent de froid, grelottant dans un demi-sommeil souffrant.
Bang! Une explosion à l’aube nous sort tous de notre torpeur. L’ennemi nous attaque enfin! La pluie est aussi de la partie et, au fond de nous-mêmes, nous la craignons beaucoup plus que cette force ennemie totalement supplantée en nombre. Ils sont trois, nous sommes 36. Nous les liquidons rapidement avec nos balles à blanc. L’ennui reprend et la pluie nous liquide à son tour.
J’ai passé moins de 24 heures dans ma tranchée et j’en avais marre. Quand je pense à nos ancêtres qui y sont restés des mois… Face à une menace réelle… Dans des conditions matérielles et sanitaires piteuses… Je ne leur arrive pas à la cheville. Je n’aime pas la guerre. Qu’est-ce que je fais ici? «Je fais de moi quelqu’un prêt à toute épreuve», dois-je me rappeler sans cesse.
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