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« …les gens sont riches matériellement, mais si pauvres spirituellement… » Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Silvia Gleizer (La grande Époque, Buenos Aires)   
28-06-2006

J’appartiens à la communauté aborigène de Tafi de Valle ; je suis diaguita calchaquí, descendant et travailleur de la pierre et de la céramique.

Juan Carlos
Juan Carlos Yapura (au centre) en costume traditionnel. Photo : La Grande Époque
 

Nous avons toujours vécu dans les montagnes, réfléchissant d’une manière différente de celle des humains d’aujourd’hui qui désirent une vie de progrès. Nous menons une vie naturelle, en profitons et conservons nos coutumes et notre qualité de vie.

Ce dont nous avons besoin, c’est de continuer à transmettre ce qu’est notre identité, notre croyance en la Terre Mère, le respect de la nature et de tout ce qui nous entoure, le fait d’être un bon être humain, parce que si nous ne respections pas tout cela, nous ne pourrions pas nous considérer comme des êtres humains.

C’est ce que nous ont enseigné nos grands parents et nos parents. Ils nous ont enseigné que nous devions toujours respecter les anciens, les estimer et ne pas les abandonner lorsqu’ils ont 70 ou 80 ans. Selon moi, c’est la plus grande erreur de l’être humain car c’est fermer un livre ouvert, un livre vivant où l’on apprend toutes les coutumes et les formes de vie ; et cela n’est pas valable seulement pour notre communauté.

Dès notre naissance, à la sortie du ventre de notre mère, nous considérons la Terre Mère comme notre seconde mère. Nous sommes en contact constant et évoluons avec elle.
Avec l’aide du Créateur, nous l’honorons et la respectons car la Terre Mère nous offre le pain quotidien, les fruits, toute l’énergie nécessaire d’un être humain ; de plus, tous les remèdes pour que nous puissions nous soigner proviennent des plantes que notre Terre Mère fait naître.

Cependant, l’homme blanc pense différemment. Nous, nous luttons pour le salut de tous et pas seulement celui de notre communauté, nous luttons pour que les gens aient une culture, qu’ils n’oublient pas leur identité et qu’ils sachent qu’il existe des communautés indigènes qui ont un état d’esprit très différent.

Ce n’est pas parce que nous sommes indiens que nous discriminons nos frères blancs. Nous voudrions une union entre l’homme blanc et les communautés indigènes.

Notre objectif est de communiquer pour mieux connaître nos deux identités et pour cela, notre projet est de fonder la vie en pensant à nos enfants et à ce qui peut être transmis de génération en génération.

Traditions
Le 1er août a lieu le rituel de la Pacha Mama, la Terre Mère, jour de la fertilité, de la fécondité, jour où notre Terre Mère commence à donner naissance puisque les plantes commencent à pousser, la pluie arrive et les oiseaux se mettent à chanter.

Nous prenons alors un petit morceau de pain et un peu de ce que nous avons cultivé pour faire une offrande à la terre. Nous considérons le mois d’août comme un mois de fraternité et de fertilité.

Dire que nous sommes des aborigènes est médire, car cela signifie sans origine, sans rien. Indien est le terme exact. Nous, les indiens, avons notre forme d’expression, nos coutumes qui sont uniques dans quasiment le monde entier.

Nous sommes heureux lorsque nous nous réunissons et partageons par exemple la récolte d’un frère. Lorsque nous faisons du pain dans un four d’argile et que nous le donnons aux enfants, nous leur disons de ne jamais le jeter, de le manger entièrement et que s’ils sont rassasiés, de le garder pour plus tard. C’est une façon d’être différente, parfois nous le mangeons en deux ou trois jours et parfois même en cinq jours.

De nos jours, les enfants ne veulent même plus manger un pain vieux de trois heures.

Nous considérons la nature comme une sœur. Si nous ne la considérons pas comme notre sœur, si nous ne la respectons pas, et bien nous pouvons voir dans bien d’autres endroits du monde ce qu’elle est capable de faire. Nous devons rechercher la fraternité et demander avec sincérité à la Terre et au Créateur la paix entre tous les hommes et les enfants. Les enfants doivent jouer tous ensemble, les riches, les pauvres, sinon cela génère de la violence.

LGÉ : Que faut-il faire pour que l’on respecte la nature et les hommes ?

Juan Carlos Yapura : Pour cela, il faut s’intégrer et s’ouvrir aux communautés, à la manière dont nos enfants y vivent. Tous les enfants sont égaux.

Le blanc pense plus à sa vie et devient esclave de son propre « papier » – l’argent – et cela n’est pas une vie paisible. Chaque jour ils doivent penser à la manière dont ils vont récolter plus de « papier ». Notre vie est différente, nous prenons soin de nos brebis, de nos lamas, de nos vaches, de nos chevaux, de notre Terre Mère et de notre sœur la Nature en la protégeant et en la respectant.

Dans tous les endroits ou nous sommes passés, j’ai vu que les gens étaient riches matériellement mais qu’ils étaient très pauvres spirituellement. Il leur manque l’esprit qui est l’essence même de l’homme. S’il n’y a pas d’esprit, j’ose dire qu’il ne peut y avoir de vie paisible.

LGÉ : Par quoi pensez-vous que cela passe ?

JCY : Cela passe par le système de vie qui impose à l’être humain d’être constamment en train de courir de part et d’autre, de ne pas être dans une attitude de méditation face à une pierre ou à un pâturage comme le faisaient nos ancêtres. Trop de personnes n’ont jamais marché pieds nus, n’ont jamais été en contact avec la terre et cela les conduit à un système de vie très triste.

C’est regrettable car nous voyons que beaucoup d’entre eux deviennent dépressifs, ce que nous, nous appelons tristesse.

Lorsqu’il arrive à un indien de verser une larme, c’est parce que la nature est abattue, les plantes découpées ou la terre empoisonnée. Là, quelques larmes peuvent couler, mais dans la vie non, les larmes ne coulent pas car nous savons profiter de la vie et nous savons ce que nous pouvons faire sur la Terre, notre Mère. Il n’est pas nécessaire de posséder tant de choses, je parle du « papier ».

Transmettre notre identité
Nous avons toujours eu envie de transmettre notre savoir, de diffuser notre identité à travers notre travail, notre artisanat. Pour cela, nous souhaitons conserver toute notre sagesse indigène dans l’artisanat, la cosmovision et tout ce qui est en relation avec les préparatifs funéraires que nous ont laissés nos aînés.

LGÉ : Que faire pour pouvoir les préserver ?

JCY : Nous pensons à créer un musée pour protéger nos frères qui sont partis, ainsi qu’une école d’art pour y enseigner le travail de la pierre, de la céramique, du cuir, le tissage, la teinture de la laine avec les racines, enseigner ce que signifient les cérémonies, les menhirs et les montagnes.

Nous voyons que les messieurs qui nous rendent visite ont un très grand respect pour notre culture et pour la leur.
Ils se sentent fiers de leur culture et c’est ce qui nous manque à nous, être fiers de notre culture pour pouvoir aller de l’avant.

LGÉ : L’idée c’est d’avoir une école pour transmettre ces connaissances ?

JCY : L’école serait pour tous ceux qui veulent s’approcher de notre apprentissage. Ce serait quelque chose de très beau.

Moi je ne dénigre pas l’autre école, mais parfois nos enfants rentrent de l’autre école en pleurant parce qu’on leur enlève toutes leurs croyances et on leur enseigne autre chose.

Nous, nous voulons intégrer les deux écoles, la nôtre en premier et ensuite l’autre.

Ce serait une fierté si quelqu’un voulait aider Yuyay, la fondation que je préside. Yuyay signifie garder en mémoire et se réfère à la préservation et à la revalorisation de la culture diaguita calchaquí.

C’est une fondation faite avec la volonté de grandir et de nous préparer au futur. Il faut être très préparé.
LGÉ : Au sujet de l’école et du musée, y a-t-il quelque chose de déjà fait ou faut-il commencer de zéro ?
JCY : Nous disposons d’un terrain de deux hectares sur lequel nous voulons faire notre école-musée, avec des reproduction de menhirs et de tout ce qui fait référence à la manière dont vivait auparavant l’indien. Nous souhaitons le faire ainsi pour que les enfants le connaissent.

LGÉ : Vous dîtes qu’il faut se préparer aux temps à venir, pourquoi cela ?

JCY : Ils faut se préparer à des temps très durs où vont survivre ceux comme nous qui sont habitués à vivre avec la Terre, ceux qui sont habitués à vivre avec la Nature, à vivre avec leurs semblables sans orgueil, tous unis.
Et ce qui se prépare – je fais référence à tant de choses – quand il n’y aura plus de terre et qu’il n’y aura plus d’arbres, une autre vie devra arriver. L’autre vie, c’est perdre quelque chose pour récupérer beaucoup plus ensuite, et ceci est pour bientôt.

Nous avons encore quelque chose à faire entre nous tous pour que cela n’arrive pas, mais si cela arrive, ce sera en faveur des communautés.

LGÉ : Que disent les dieux ?

JCY : Nos chamanes prédisent que des choses très mauvaises arrivent, qu’il faut y être préparé. Je fais référence aux formes de vie et au manque de respect que nous avons pour l’eau, le thème de l’eau va prédominer dans le monde entier. L’eau va manquer, les arbres vont se raréfier et sans eau, il n’y a plus de vie.

L’eau doit être libre, elle ne doit jamais être retenue ; l’air doit être libre ; la terre doit être libre, sans pollution et jamais empoisonnée ; et les animaux doivent être libres.

Avec ceci, je voulais dire que toute notre croyance a toujours été basée sur la croyance en Dieu, que Dieu décide de ce que va advenir de l’être humain.

Dieu a tout donné à l’être humain, mais il semble que l’homme n’aime pas ce que Dieu lui a donné car il est en train de tout détruire, il ne se rend compte de rien, il est dans un ensorcellement qui le pousse à marcher, toujours marcher, et détruire.

Il faut faire bien attention car bientôt nous devrons nous entraider et pour cela il ne faut pas faire de différence.

LGÉ : De quoi est faite votre vie ?

JCY : Nous, nous vivons heureux dans nos ranchs, nous avons nos animaux, les oiseaux qui chantent pour nous le matin, les sifflements du vent, les plantes qui servent à guérir nos maladies.

En revanche, les personnes d’aujourd’hui vivent dans des maisons empilées les unes sur les autres et s’enferment comme dans une cage, sans écouter les oiseaux. Ils doivent acheter un oiseau pour l’écouter chanter, mais qui ne chante ni ne pleure dans cette cage. Les gens ne savent même pas qui vit au-dessus et en dessous car ils ne s’aiment pas comme des frères mais se font concurrence entre eux pour voir qui possède le plus.

Dans notre communauté on ne se fait pas concurrence, on s’aide. Notre système de vie et notre qualité de vie devraient être ceux de tous : être aimable, respectueux aussi bien avec les anciens qu’avec les femmes et les enfants et enseigner aux enfants et à tout le monde que si nous voulons continuer à exister sur la Terre Mère, nous devons avoir beaucoup de respect envers tout ce qui nous entoure.

L’être humain doit être capable de semer une graine et attendre que Dieu lui donne le fruit, non qu’il lui fasse donner le fruit lorsque lui le désire : ceci est un manque de respect.

Un changement est nécessaire car sinon ils vont continuer de tout détruire, absolument tout.

Quelque chose de mineur va arriver pour que nous nous rendions compte et là, nous nous rendrons compte de la vraie réalité. La raison en est que nous ne croyons en quelque chose que lorsque cela nous touche, sinon nous n’y croyons pas et c’est donc pour cela que ça va arriver.

LGÉ : Et les gens s’en rendront-ils compte ?

JCY : De nombreuses personnes s’éveillent, elles veulent aller à la montagne pour écouter le silence. Le silence est la voix du père, de mon père et de ton père, le silence est l’esprit de l’être humain quand l’être s’élève et prend contact avec toute la nature.

C’est pour cela que les gens doivent s’éveiller et nous devons avoir une ligne de conduite très droite, ceci est le salut pour toute l’humanité.

LGÉ : Votre regard est triste…

JCY : Je ne peux pas être heureux au milieu de tant de gens ayant tant de pensées tournées vers le « papier ». Mon regard et ma tristesse, c’est parce que je les vois tous ainsi, comme fous. Ceci n’est pas la vie et dans une semblable agitation… comment ne pas être triste ? Pas même un oiseau à écouter.

Moi je ne parle quasiment jamais parce que l’homme qui parle beaucoup ne dit rien. Il faut toujours être réservé, et alors on apprend beaucoup plus. Le silence vaut beaucoup plus pour le sage, le silence enseigne, il n’abasourdit pas.

Les Calchaquis
Les Calchaquís sont un groupe amérindien de l’ethnie diaguita ou pazioca qui habitaient le nord-ouest de l’Argentine avant l’arrivée des conquistadors espagnols. Le nom de Calchaquís leur a été attribué seulement au XVIIe siècle, étant éponyme de l’un de leurs principaux chefs. Les Européens appelèrent dès lors Calchaquís tout un groupe de tribus diaguitas, comme les yocaviles, les quilmes, les tafís, les chicoanas, les tilcaras et les purmamarcas entre autres.

Les Calchaquís étaient agriculteurs, pasteurs et excellents potiers. Ils adoraient des divinités de la nature (le Soleil, la Lune, le Tonnerre et la Terre) et parlaient une langue particulière appelée kakan. En 1480, ils durent se soumettre à l’empire inca (Tawantinsuyu), dont ils acquirent une forte influence culturelle.

Guerres Calchaquíes
En 1630, une rebellion éclata contre la domination espagnole dans les Vallées Calchaquíes. Pendant sept ans, divers groupes diaguitas tinrent la région sous leur contrôle, jusqu’à ce que, en 1637, leur dirigeant, le chef Chalamín, fut fait prisonnier et exécuté.
Un second soulèvement débuta en 1658, dirigé par un Espagnol d’origine morisque andalous, semble-t-il, Pedro Chamijo plus connu sous le nom de Pedro Bohórquez ou Inca Hualpa, qui prétendait être descendant d’un Inca. Les affrontements perdurèrent jusqu’en 1666. Bohórquez fut exécuté lui aussi, et les indigènes déportés, comme ce fut le cas des indiens Quilmes.

Vallées Calchaquíes
Actuellement, en Argentine, on donne le nom de Vallées Calchaquíes à la série de vallées longitudinales situées entre le secteur nord des Sierras Pampéennes connues comme étant la Sierra del Aconquija à l’est, et les premiers plissements de la Cordillère des Andes à l’ouest. Ainsi ces vallées s’étendent sur les provinces de Salta, Tucumán et Catamarca. Elles sont réputées pour leurs superbes paysages ainsi que par d’excellentes productions vitivinicoles, par exemple à Cafayate.
Wikipédia

 





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