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Lettre ouverte à Jacques Rogge, président du Comité international olympique Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Robert Ménard, Secrétaire général de Reporters sans frontières   
13-12-2007

Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières
Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières, le 7 août 2007 à Paris, lors du lancement de la campagne entourant les Jeux olympiques en Chine. (Bertrand Guay/AFP/Getty Images)
Monsieur le Président,

Nous recevons de Chine des informations extrêmement inquiétantes sur la manière dont les autorités préparent l’arrivée de dizaines de milliers de professionnels des médias étrangers pour les Jeux olympiques de Pékin.

Il est de plus en plus clair que les organisateurs et l’appareil sécuritaire chinois ont décidé de contrôler de très près les journalistes, avant et pendant les Jeux olympiques. Les autorités ont ainsi expliqué qu’elles comptaient «ficher» les représentants de la presse et qu’elles se réservaient le droit de refouler des reporters pourtant accrédités par les Comités nationaux olympiques.

Vous n’êtes pas sans savoir que les organisateurs de Pékin 2008 ont annoncé qu’ils allaient mener des enquêtes sur l’identité de tous les journalistes étrangers accrédités. Justifiant cette décision par un impératif de sécurité, comme si les journalistes pouvaient représenter une menace ou être des terroristes potentiels, Yang Minghui, adjoint au responsable du bureau des accréditations des JO, a déclaré : «S’ils ne satisfont pas aux tests, leur demande d’accréditation sera refusée et le processus n’ira pas plus loin.» Et de préciser : «Le but est d’éliminer les personnes qui posent des problèmes pour la sécurité des Jeux.»

D’autres villes olympiques ont réalisé des fichiers de journalistes dans le passé, mais pour répondre à des impératifs d’organisation, sans jamais menacer de refuser l’entrée pour des raisons qui, personne n’en doute dans le cas de Pékin, sont en fait politiques.

Cette annonce vient s’ajouter à celle de l’Administration générale de la presse et des publications (GAPP), qui va établir les fiches de près de trente mille professionnels des médias accrédités pour les Jeux olympiques. Selon le responsable de cet organisme d’État, il s’agit d’identifier les «faux journalistes» et d’aider les responsables chinois à répondre aux interviews. Mais le gouvernement n’a pas précisé quels types d’informations seront ainsi collectés.

Au cours des derniers mois, plusieurs informations ont filtré dans la presse sur les instructions données à la sécurité publique et à la sécurité d’État, chargées d’identifier en Chine et à l’extérieur les groupes susceptibles de vouloir manifester pendant les JO. Les journalistes pourraient être visés par cette surveillance préventive. Et il est à craindre que des centaines de personnes ne soient interdites d’entrée sur le sol chinois.

Reporters sans frontières s’était félicitée de l’adoption, en janvier dernier, de nouvelles régulations pour la presse étrangère. Onze mois plus tard, le bilan est négatif. S’il est vrai que le ministère chinois des Affaires étrangères a fait certains efforts pour venir en aide à des journalistes étrangers interpellés ou agressés, nous avons répertorié plus de cinquante cas qui montrent clairement que les autorités ne respectent pas ces nouvelles règles.

Ainsi, tout récemment, Barbara Lüthi, correspondante à Pékin de la chaîne suisse Schweizer Fernsehen, et sa camerawoman de nationalité chinoise ont été frappées et retenues pendant sept heures par les autorités de Shengyou, dans la province du Hebei. Elles enquêtaient sur ce village où plusieurs habitants ont été tués en 2005. Au cours des derniers mois, au moins cinq journalistes étrangers ont été empêchés de travailler dans ce village situé près de Pékin.

Un couple de photographes suisses, Mathias Braschler et Monika Fischer, ont récemment été interpellés pendant trois heures à Wuchang, dans la province du Hubei, alors qu’ils réalisaient un reportage sur des habitants menacés et brutalisés en raison d’un conflit foncier.

Plus grave, les journalistes et dissidents chinois sont toujours victimes de la répression. Ainsi, le cyberdissident Yang Maodong, plus connu sous son nom de plume, Guo Feixiong, a été condamné, mi-novembre, à cinq ans de prison et une lourde amende pour avoir publié un livre d’enquête sans autorisation. En août dernier, le cyberdissident et blogueur He Weihua a été interné de force dans un hôpital psychiatrique du Hunan. Des proches interrogés par Reporters sans frontières ont nié que He Weihua soit atteint d’une quelconque maladie mentale. Selon eux, cette décision est liée à ses articles publiés sur son blog [www.boxun.com/hero/hewh/]. Au total, une centaine de journalistes, internautes et défenseurs des droits de l’Homme sont détenus en Chine.

Les organisations de défense des droits de l’Homme notent un renforcement de répression politique. Ainsi, selon la Fondation Dui Hua, le nombre de procès pour «mise en danger de la sécurité de l’État» a doublé en 2007 par rapport à 2006. Citant des statistiques officielles, l’organisation observe que pas moins de six cents personnes ont été arrêtées sur la base de cette accusation.

Comme vous le savez la répression vise aussi ceux qui font sortir du pays des témoignages sur la répression politique. Trois Tibétains viennent d’être condamnés par la Cour intermédiaire de Kardze (province du Sichuan, frontalière du Tibet) à des peines de prison allant de trois à dix ans pour «espionnage pour le compte d’organisations étrangères mettant en danger la sécurité de l’État». Ils avaient envoyé à l’étranger des photos de manifestations de nomades tibétains ayant eu lieu au début du mois d’août 2007.

Nous déplorons également que la préparation des Jeux olympiques se fasse dans un contexte de propagande et d’exaltation nationaliste qui prend parfois des allures inquiétantes. Ainsi, le 19 novembre 2007, le journal gouvernemental Huanqiu Shibao (Global Times) a attaqué les médias étrangers qui «répandent des rumeurs pour déstabiliser le gouvernement», citant notamment le The Washington Post, The International Herald Tribune, Die Welt, Associated Press et Voice of America. Ce journal dénonce «l’acharnement d’organisations qui relayent des préjugés» contre la Chine, ce qui vise notamment Reporters sans frontières.


 
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