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L’arche de Noé Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Patrice-Hans Perrier, La Grande Époque-Montréal   
25-12-2007
Jean Lemire et un manchot royal en face à face
Jean Lemire et un manchot royal en face à face s’observant mutuellement. (Gracieuseté des Films Séville)
Regard de Jean Lemire sur les effets des changements climatiques en Antarctique

Le réchauffement de notre planète serait sur le point de perturber jusqu’aux extrémités polaires, avec des conséquences incalculables. Le biologiste et cinéaste Jean Lemire aura mis plusieurs mois à terminer le montage d’un long-métrage qui documente sa dernière expédition en Antarctique. Le Dernier Continent sera sur les écrans à partir du 21 décembre, et tout indique que sa sortie risque de provoquer un véritable séisme chez les cinéphiles.

Il y aurait péril en la demeure si l’on se fie aux observations qui sont finement documentées par cette production qui a nécessité une ingéniosité de tous les instants. En effet, les scientifiques à bord du Sedna IV, l’immense voilier commandé par Jean Lemire, ont été à même de constater l’étendue des dommages causés par un réchauffement planétaire qui ne fait pas de quartier. On pourrait même parler de dommages collatéraux, puisque la fonte des glaciers et des neiges éternelles contribue à faire monter, de façon inquiétante, le niveau des océans. Les coéquipiers de Jean Lemire ont observé une température moyenne oscillant autour de moins 5 °C en plein hiver antarctique!

Un déluge appréhendé

Les données scientifiques compilées depuis un demi-siècle sont formelles : la température du continent antarctique, au mois de juin, se serait réchauffée de 6 °C. Ce diagnostic implacable fait donc craindre le pire à la communauté scientifique, les plus alarmistes anticipant une augmentation dramatique du niveau des océans à brève échéance. Une chose est certaine, les observations des scientifiques sur le terrain dépassent de beaucoup les projections plutôt prudentes faites à partir de modèles. Un rapport, préparé par 390 experts mondiaux et publié par le Programme des Nations Unies (PNU), confirme que nous ne pouvons plus laisser les gaz à effet de serre faire leur triste besogne… au risque de causer la fonte de la calotte glaciaire, ce qui pourrait faire monter le niveau des mers jusqu’à sept mètres en l’espace d’un siècle.

Alors que la moitié de la population mondiale réside sur les côtes marines, il y a de quoi s’inquiéter en définitive… serions-nous à l’orée d’un déluge appréhendé? Il serait peut-être bon de se rappeler l’effroyable passage de l’ouragan Katrina, en Louisiane, alors que près de 10 000 personnes auraient perdu la vie dans la seule ville de la Nouvelle-Orléans. Les tsunamis et autres gigantesques ouragans qui menacent les populations côtières sont symptomatiques d’un dérèglement des températures ambiantes des différents hémisphères qui composent le métabolisme de notre planète bleue. À l’heure où l’administration Harper laisse tomber les accords de Kyoto, les plus récentes analyses de l’ONU estiment que le Canada rejetait 25,3 % plus de gaz à effet de serre en 2005 qu’en 1990. L’heure n’est plus aux pétitions de principe.

Tous dans le même bateau
Le long-métrage de Jean Lemire démontre sans ambiguïté que nous sommes tous dans le même bateau dans un contexte où le réchauffement de la planète s’accélère. Certaines séquences du film donnent la chair de poule, alors que l’équipage tente désespérément d’amarrer son magnifique voilier. Les glaces ne parviennent plus à prendre dans la baie de Melchior, là où l’équipage sera tenu captif pendant de longs mois durant l’hiver de 2005.

L’immense embarcation devient un jouet pris en otage par les forces de la nature qui se déchaînent de façon véhémente. Et cette œuvre parvient à nous faire ressentir, presque à fleur de peau, l’angoisse qui s’empare de l’équipage alors que l’absence de glace risque de faire en sorte que les vagues emportent l’embarcation salutaire. Évitant les écueils avec une patience d’or, les pilotes du navire réussissent à conduire le Sedna IV dans une petite baie plus tranquille. Enfin, les glaces pourront prendre autour du navire, le stabilisant pour une partie de l’hiver. À partir de ce moment-là, l’équipage et un voisinage d’infortunés phoques et palmipèdes partageront cet îlot de fortune.

Une très belle lumière polaire baigne les scènes de cette aventure aux confins de la nature et des énergies humaines. Les membres de l’équipage deviennent solidaires, prisonniers dans un contexte qui dépasse les volontés individuelles, et de très belles scènes nous les montrent en train de jouer au hockey sur la glace, de taquiner les manchots ou de téléphoner à leurs proches. Le psychologue de l’équipe, celui qui est chargé de réconforter les troupes, Mariano Lopez, crève littéralement l’écran lorsqu’il passe un coup de fil à sa petite fille et se met à pleurer. L’importance des liens humains et de la solidarité a retrouvé sa primauté dans ce combat de tous les instants dans un environnement où les forces de la nature redeviennent souveraines.

Le journal de bord du capitaine de l’équipage est éloquent à ce sujet. «Pour tous les membres de l’équipage, il y aurait donc deux voyages : un premier, au fin fond de la planète, et un second, intérieur, au bout de soi, passage obligé pour celui qui accepte de laisser du temps au temps.» Et ce film, de presque deux heures, nous tient en haleine au gré d’un montage fluide qui nous fait oublier l’écran… nous touchons presque à la banquise, nous sommes sur le point de serrer la main aux sympathiques manchots. L’expédition et le film se confondent, la réalité et la fiction se rejoignant dans un tango poignant, saisissant de vérité et de beauté.

C’est un fait, la beauté des glaces et la solitude des étendues polaires sont incomparables. Et la solitude devient le ferment d’une prise de conscience salvatrice pour les membres de l’équipage et… les cinéphiles! Lemire résume la situation lorsqu’il écrit avoir «compris qu’un périple vers les extrêmes dissimule souvent son réel défi. Dans des conditions d’isolement complet, sans sauvetage possible, ni rapatriement, la fuite n’est plus une option. Le regard que l’on porte sur soi, confiné devant sa propre solitude, devient alors inéluctable».

Mettre un terme à la fuite en avant
Le Dernier Continent
parvient à faire la preuve que la solidarité humaine est la seule approche susceptible de nous permettre de surmonter les épreuves qui nous attendent à une époque où les forces de la nature semblent décider à nous livrer un ultime combat. Si les membres de l’équipage souffrent de promiscuité, il en va de même pour un nombre croissant de nos congénères entassés dans les agglomérations urbaines. À l’époque où l’équipage mettait les voiles pour regagner le Québec, en novembre 2006, une équipe de chercheurs d’Argentine avait réussi à démontrer que le volume d’eau provoqué par la fonte des grands glaciers et des banquises aurait doublé ces dernières années. Et le cycle de la fonte s’apparente véritablement à un cercle vicieux, alors l’eau produite par la fonte viendrait former de véritables lacs par-dessus les glaces polaires!

Et, par-delà la question de l’augmentation du niveau des eaux, il y a aussi la disparition du couvert de glace qui protégeait les grandes étendues de l’Antarctique des rayons UVB de l’astre solaire. Cette précieuse pellicule qui favorisait l’oxygénation des eaux, permettant à la vie de se régénérer, alors que la pénétration des rayons UVB dans les profondeurs abyssales de l’océan aurait pour effet de stériliser les maillons primaires de la chaîne alimentaire. Le précieux plancton serait menacé et, avec lui, toute cette fameuse chaîne alimentaire qui permet aux espèces de survivre et de se reproduire. Un peu comme les amarres retenaient le navire et son équipage aux rivages de la petite baie salvatrice, le cordon ombilical de la chaîne alimentaire relie les espèces animales… à la grande famille humaine en définitive.




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