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Les ressources naturelles étaient abondantes et paraissaient
inépuisables. Les biens les plus précieux provenaient presque
exclusivement de la technologie humaine. Le libéralisme économique
prôné par Adam Smith paraissait alors n’avoir que des avantages et
aucune contrainte.
Mais aujourd’hui, avec une population neuf
fois plus élevée, des problèmes environnementaux grandissants et des
ressources naturelles qui se font rares dans certains endroits du
globe, certains commencent à remettre en question l’hypothèse
fondamentale de la croissance économique infinie. Ainsi, «si la
croissance économique se fait au détriment de l’environnement, comment
l‘économie pourra-t-elle continuer à croître, alors que les ressources
naturelles sont toutes épuisées?», se demandent plusieurs économistes
de l’écologie, dont Herman Daly.
Une solution apportée par
cette branche marginale de l’économie serait d’inclure les coûts de la
détérioration de l’environnement dans un indice économique populaire
tel le produit intérieur brut (PIB). Les économistes néo-classiques
ridiculisent cette notion de «PIB vert». Les adeptes de la hard ecology
ne veulent même pas en entendre parler. Les Américains s’y sont
risqués, mais ont laissé tomber. Le Canada n’a pas d’opinion.
Devrait-on «verdir le PIB»?
Cela fait environ 50 ans que les
économistes se fient au PIB pour évaluer la croissance économique d’un
pays. On l’utilise aussi pour évaluer le niveau de vie de la
population. En fait, le PIB tente de mesurer la production économique
d’un pays au cours d’une année. Il inclut la valeur des biens finaux et
des services produits, la différence entre les exportations et les
importations, et la formation brute de capital (FBC). Le FBC représente
«l’ensemble des biens destinés à être utilisés dans le processus de
production pendant au moins un an, ce qui inclut l’achat de biens
d’équipements, de bâtiments et autres biens matériels». C’est souvent
cette dernière partie de l’équation que les environnementalistes
remettent en cause.
«En effet, les comptes nationaux considèrent
la dépréciation des capitaux provenant de technologies humaines, mais
la dépréciation des capitaux environnementaux n’est ni évaluée, ni
comptabilisée», souligne M. Haripriya dans un article universitaire.
Par exemple, dans le cas d’une compagnie forestière, le PIB prendrait
en considération le fait que la machinerie utilisée devra
éventuellement être remplacée, mais ne considère pas que la forêt devra
aussi être renouvelée, bien que ce soit une ressource essentielle pour
une compagnie forestière. Le PIB n’inclut pas non plus les pertes
encourues par la société du fait que sa forêt soit maintenant devenue
des planches de 2 x 4!
Toujours dans l’exemple de la forêt, une
autre critique à l’endroit du PIB est qu’il ignore tout produit ou
service qui ne fait pas partie du marché. Ainsi, bien que les forêts
fournissent plusieurs services comme le contrôle des inondations, la
protection du sol contre l’érosion, la séquestration du carbone, etc.,
ces services ne sont pas comptabilisés.
Mais la critique ne
s’arrête pas là. Puisque les services sont comptabilisés dans le PIB,
un service servant à restaurer l’environnement (restauration d’un site
contaminé, dépollution d’une rivière) fait aussi croître l’économie.
Dans le cas de la forêt, si une firme est engagée par une ville pour
gérer un problème d’érosion de sol provenant d’une surexploitation de
la forêt avoisinante, le PIB considérera que ce service a fait croître
l’économie.
M. Haripriya, professeur d’économie à la Madras
School of Economics en Inde, résume bien les critiques lorsqu’il écrit
«qu’ainsi l'épuisement et la dégradation de l'environnement sont
traités en tant qu'augmentation du revenu, alors que cet épuisement et
cette dégradation peuvent en fait avoir des conséquences négatives sur
l'économie dans l'avenir».
Lutte méthodologique ou lutte idéologique?
«Il
ne faut pas oublier que les économistes ont toujours reconnu que le PIB
possédait des erreurs intrinsèques», rappelle Joel Darmstadter,
économiste à Resources for the future, un groupe de réflexion
américain. «Le PIB n’est pas une garantie du bonheur humain, ni un
indicateur unique du bien-être humain.»
Ce qui suppose que
l’environnement pourrait faire l’objet d’un autre type d’indicateur.
Certains ont suggéré des approches par banque de données, ou encore de
développer entièrement un nouvel indicateur environnemental. Mais sur
quelle base considérer la forêt, par exemple? Devrait-on la considérer
en terme de volume, de superficie, de biodiversité, d’énergie
intrinsèque? Et puis comment fusionner la forêt avec la situation des
poissons, de la désertification, du réchauffement climatique, si ce
n’est en terme monétaire?
D’ailleurs, en 1973, deux économistes
de l’Université Yale, William Nordhaus et James Tobin, ont publié un
article fort remarqué dans le milieu universitaire qui comparait
certains indicateurs économiques traditionnels avec le niveau de vie
réel de la population afin d’établir une possible corrélation. Ils ont
observé que «le progrès indiqué par les indicateurs économiques
conventionnels n’étaient pas un mythe et, malgré tous les défauts qu’on
leur connaît, les indicateurs économiques représentent somme toute
convenablement la qualité de vie de la population».
«Bien qu'il y
ait un large consensus sur la prise en compte de l’environnement dans
les comptes nationaux, il n'y a eu aucun consensus sur la manière de le
faire. Différents chercheurs ont préconisé différentes approches»,
indique M. Haripriya.
Formulé différemment, on pourrait aussi
lire : «Nous savons qu’il y aura des défauts, mais nous ne savons pas
encore lesquels choisir.»
Ce qui semblait être à première vue
une simple question méthodologique se révèle une profonde lutte
idéologique. Alors que certains économistes sont principalement
concernés par la préservation du capital naturel, d'autres le sont
davantage par l'effet du changement environnemental sur la
soutenabilité de l’économie.
Poussée à l’extrême, la
préservation du capital partage une idéologie similaire à celle de
l’écologie radicale qui favorise une rupture de la vision
anthropocentrique de l’écologie afin de remettre l’humain au même
niveau que les espèces animales et végétales.
De l’autre côté,
ceux qui perçoivent l’environnement comme un bien que l’humain peut
utiliser d’une façon durable pourraient être amenés à l’extrême par la
vision des économistes néo-classiques. En effet, en économie de
l’environnement, il est utile d’identifier un équilibre entre la
capacité d’assimilation biologique de l’environnement et la pollution
engendrée par les activités humaines. Pour les écologistes, ce point
d’équilibre est la limite supérieure à ne pas franchir, car au-delà,
l’environnement n’est plus en mesure d’absorber la pollution et
celle-ci s’accumule. Pour les économistes, formés à optimiser
l’économie sous certaines contraintes, ce point d’équilibre est la
limite inférieure!
Ces courants de pensée favorisent
différentes approches, mais il demeure que l’approche du «PIB vert» est
la plus répandue, malgré son lot de défauts. L’expérience américaine
est d’ailleurs riche d’exemples sur ce point.
En 1994, le U.S.
Department of Commerce’s Bureau of Economic Analysis (BEA) s’est fait
confier le mandat de quantifier la valeur économique de certains
minerais pour la population américaine. Pour des raisons politiques
obscures, le Congrès américain n’a pas apprécié cette tentative
d’incorporer les coûts environnementaux dans les comptes nationaux et a
aboli le programme. Il a par la suite demandé une évaluation
indépendante sur les possibilités et les problèmes associés à ce type
d’étude. Le rapport, intitulé Nature’s Numbers, a été publié
en 1999. Il indiquait notamment qu’il n’est pas logique et qu’il est
inexcusable de ne pas considérer le capital non renouvelable du pays,
principalement le pétrole.
Toutefois, le rapport soulignait la
difficulté de faire des hypothèses raisonnables alors même que les
géologues, par exemple, n’étaient pas d’accord sur la quantité de
réserves de pétrole à découvrir. Dans le cas des minéraux, leur valeur
se trouvait entre 0,4 % et 1,4 % du BIP. Avec une croissance totale de
3,3 % cette année-là, le 1 % fait toute une différence. Le rapport
soulignait aussi que plusieurs problèmes sociaux et environnementaux
étaient impossibles à traduire en termes économiques sans en déformer
le sens.
Les auteurs de l’étude recommandaient de poursuivre le
développement d’une méthode de suivi des ressources naturelles dans une
perspective économique, mais renonçaient à l’inclure dans le calcul du
PIB. Selon eux, «le PIB existant doit demeurer le système de choix, car
il est irréaliste de croire qu’il est possible de faire un suivi des
ressources naturelles au même rythme que les biens et produits».
Le premier «PIB vert»
Généralement reconnue pour la destruction de ses ressources naturelles, la Chine publiait le 8 septembre dernier son China Green National Accounting Study Report 2004.
Ce rapport représente la première tentative mondiale de prendre en
considération les coûts environnementaux dans le calcul du PIB.
Puisque
la Chine est aussi reconnue pour ses services d’information souvent
incorrects, le responsable de l’étude, Pan Yue, a rencontré plusieurs
médias occidentaux en personne afin d’exposer les résultats de l’étude
ainsi que l’objectif recherché par son rapport. Discutant ouvertement
des flagrants problèmes environnementaux de son pays, il a indiqué que
bien que son BIP ajusté ne soit pas le BIP officiel chinois pour
l’instant, son rapport permettra certainement de conscientiser les
différents paliers gouvernementaux à ne pas se développer au détriment
de l’environnement. Il soutient que le gouvernement central a la
volonté d’allier le développement économique à la protection de
l’environnement, mais que le problème se situe au niveau local. Les
gouvernements locaux sont en effet promus selon leur performance de
développement économique. En y ajoutant la corruption, l’environnement
est relayé loin derrière dans leurs priorités.
Le rapport
indique que les pertes environnementales provenant de la pollution
représente 3 % du BIP en 2004, faisait ainsi chuter la respectée
croissance chinoise de 10 % à 7 %. M. Yue précise que les coûts
utilisés sont très conservateurs puisqu’ils ne considèrent que la
moitié des vingt facteurs habituellement calculés dans le «BIP vert».
Il
est aussi intéressant de noter que le coût pour éliminer toute
pollution causée en 2004 serait de 7 % du PIB. Ainsi, le PIB calculé
avec la méthode actuelle afficherait une croissance de 17 %, alors
qu’un «BIP vert» afficherait plutôt 3 %.
Il y a environ un an,
les États-Unis refusaient de signer le protocole de Kyoto en soutenant
que leurs efforts déployés seraient contrecarrés par la pollution
provenant des pays en développement. Il est vrai, particulièrement pour
les pays en émergence, que leurs émissions de gaz à effet de serre vont
probablement augmenter drastiquement. L’étude, publiée le 29 septembre
dernier par la firme de consultants Pricewaterhouse Coopers, indiquait
qu’afin de profiter d’un développement durable, leurs émissions ne
devaient toutefois pas augmenter de plus de 30 % d’ici 2050. Quant au
G7, il devra réduire ses émissions de 50 % d’ici 2050, l’équivalent de
dix Protocoles de Kyoto. Dans ce scénario, les citoyens américains et
canadiens consommeraient encore un bon 2,5 fois plus d’énergie par
habitant que ceux des pays en émergence, au lieu de 5 fois plus comme
actuellement. Le coût pour ce beau projet : 0,01% du PIB chaque année,
durant les 45 prochaines années. Mais ce projet nécessite qu’on
affronte la réalité. Et le «BIP vert» est plus réel que le PIB actuel.
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