Il y a dix-sept ans, à l’aube du 4 juin, Fang Zheng, un étudiant en dernière année à la faculté de théorie sportive de Pékin et des milliers d’autres étudiants qui y faisaient la grève de la faim ont finalement dû quitter la Place Tiananmen sous la dispersion brutale des chars et des militaires armés. Alors qu’il marchait sur la piste cyclable proche de la bouche de métro de l’avenue Changan, un char de l’armée l’avait renversé par derrière et était passé à toute vitesse sur ses jambes, les broyant dans ses rouages et chenilles qui ne les lâchaient plus. Le corps du jeune garçon tremblait au gré du roulement des chenilles…Voici le témoignage que Fang Zheng a enfoui au plus profond de son cœur pendant 17 ans. Fang Zheng a perdu ses deux jambes après sous un char de l'armée chinoise le 4 juin 1989. Photo : 64memo.com | En 1989, j’étais en quatrième année de fac de théorie sportive à Pékin, c’est-à-dire à la fin de mes études. Cette année-là, j’ai participé à la vague d’action étudiante de Tiananmen et me trouvais continuellement sur la place Tiananmen du 20 mai au 3 juin. Le 3 juin, la nuit même de la répression, il restait encore trois à quatre mille des étudiants qui protestaient pacifiquement sur la place. Il y avait des universitaires de Pékin et d’ailleurs, la plupart d’entre eux s’asseyaient autour de l’obélisque, une autre partie était autour de la statue de la Liberté au nord de l’obélisque, il y avait aussi beaucoup de tentes. Vers 2 H 00 du matin le 4 juin, le régiment de répression avait encerclé toute la place. Une partie des avant-gardes aux mitraillettes avait foncé dans le centre de la place et mitraillaient les tentes et les appareils tels que les mégaphones, les balles volaient alors au-dessus de nos têtes. A ce moment-là, les étudiants étaient tous assis de façon très pacifique, et les militaires les chargeaient et les dispersaient avec violence. Le régiment de répression a ensuite discuté avec les leaders pour que les étudiants quittent la place par le coin sud-est. Les chars de l’armée sont arrivés de toutes parts et nous repoussaient peu à peu vers le côté sud-est comme ils repousseraient des ennemis. A l’angle sud-est de la place, il y avait déjà deux chars à l’arrêt, disposés comme des portes, et notre cortège devait alors passer entre les chars pour quitter la place Tiananmen. Une fois sorti de la place, notre cortège se dirigea vers l’ouest, passant de l’avenue Qianmen à l’avenue Xinhua Nord, traversa une ruelle orientée nord-sud et arriva à l’avenue Changan Ouest. Il était alors 4 H 00 du matin et j’étais dans le dernier tiers du cortège. Arrivé à l’avenue Changan Ouest, aux environs de Liu Bu Kou, nous avons entendu des explosions derrière nous, puis une épaisse fumée nous a enveloppé et asphyxié. C’étaient en fait les militaires qui lançaient des fumigènes. Dans la panique, un fumigène a soudain atterri juste à côté de moi, dégageant une fumée jaune verdâtre qui couvrait tout à 2 à 3 mètres alentour. On avait alors la tête qui tournait, le souffle nous manquait. Pour sauver une camarade, un jeune homme a perdu ses jambes sous un char A ce moment-là, il y avait à mes côtés une jeune fille d’un an ma cadette. Quand le fumigène a éclaté, elle a été terrorisée et je l’ai soutenue tout en me dirigeant vers le trottoir. Alors que je me retournais, je vis du coin de l’œil un char qui arrivait à toute vitesse derrière nous. Au moment où j’ai levé la tête, il n’était plus qu’à quelques pas de moi et son canon pointait juste en ma direction. Il m’était impossible de l’éviter. Je me suis alors empressé de plaquer la jeune fille contre une barrière et je me suis écroulé avant de pouvoir me jeter hors de la trajectoire du char. Le char m’est passé sur les jambes. J’ai senti mon pantalon se prendre dans les chenilles, suivi d’une sensation d’être pressé, étranglé. Sous la douleur, j’ai presque perdu conscience, je ne sentais que mon corps se faire traîner vers l’avant, ma tête et mon corps rebondissant sur le sol. Quand les chenilles du char ont fini de déchiqueter mes jambes et mon pantalon, je suis tombé, roulant sur le côté contre la barrière. On m’emmena aux urgences de l’hôpital Ji Shui Tan de Pékin. Mes deux jambes ont dû être amputées, la droite au-dessus de la cuisse, la gauche au niveau du genou… J’ai perdu mes jambes pour elle, mais elle ne peut témoigner pour moi De retour à l’école, ce n’était que perquisitions et contrôles. J’étais entré au Parti communiste dans ma deuxième année, j’étais donc un membre étudiant. A ce moment là, je me suis retiré du Parti. L’administration voulait que j’écrive un justificatif, alors j’ai écrit ce qui s’était réellement produit, mais je n’ai pas pu passer la censure de l’école. Le principal m’avait alors dit : « N’écris pas que c’était un char, mais que c’était un camion militaire ou un blindé. Je ne savais pas quelles étaient leurs préoccupations. Je n’étais pas d’accord, la vérité est la vérité, je n’avais pas à la modifier. » La jeune fille que je protégeais n’avait pas été blessée. De retour à l’école, les dirigeants ne reconnaissaient pas ma version et me demandaient si je n’avais pas eu des comportements violents qui auraient pu provoquer le char à m’écraser. Je leur ai dit que mon récit était véridique et qu’ils pouvaient mener une enquête. Ils se sont alors adressés à la jeune fille pour qu’elle témoigne. Pour des raisons inconnues, quand je l’ai retrouvée à mon retour à l’école, elle disait qu’elle ne se souvenait pas de ce qui s’était passé, qu’elle s’était évanouie. Elle ne témoigna pas et ne reconnu pas avoir été avec moi ce soir-là. Je pouvais alors sentir son impuissance et sa volonté de fuir. A la fin de l’année, l’école a refusé de me donner mon diplôme. Censure lors de la participation au handisport En 1992, j’ai participé aux Jeux nationaux d’Handisport. J’ai décroché deux médailles d’or aux lancer de disque et de javelot sur fauteuil. Je suis devenu champion de Chine et détenteur du record national. En septembre 94, Pékin allait organiser les Jeux inter-Pacifique. Je m’étais inscrit et avais passé les éliminatoires de 93 et 94 qui avaient eu lieu à Guangzhou et Hunan. En mai 94, je partis de Hainan pour participer aux entraînements intensifs à Pékin. Tout se passait bien au début, mais en juillet, le secrétaire de la ligue des handicapés et Chang Jiayong, Vice-ministre du Sport à l’époque et actuellement directeur du Centre chinois d’Handisport, sont venus me parler. Ils ont dit que des organismes concernés pensaient que les circonstances de mon handicap avaient pour origine les événements du 4 juin, alors il se pourrait qu’on ne me laisse pas participer à cette activité, mais que bien sûr, au nom de la Ligue des Handicapés, ils essaieraient de m’obtenir le droit de participation. Ils ne m’ont pas dit de quels organismes il s’agissait, mais en tant que représentants de la Ligue des Handicapés, ils se devaient de m’imposer trois règles : 1) ne pas parler des événements du 4 juin au cours de l’entraînement intensif (car ceux qui participaient à l’entraînement venaient des 4 coins du pays), y compris les activités auxquelles j’avais participé le 4 juin à Pékin et la cause de mon amputation. 2) ne pas entrer en contact, au cours de mon séjour à Pékin, avec des gens ayant un rapport avec les événements du 4 juin ou des gens à tendance démocrate, les éviter ; 3) si j’étais sacré champion, il serait possible que des journalistes m’interrogent, je ne devais pas parler de la cause de mon handicap, je devais plutôt la cacher ou contourner la question. D’après moi, le sport est une activité pure et noble, et ne devrait pas être perturbée par de telles connotations politiques. Il promouvait justement l’esprit olympique de justice et d’égalité. Je leur ai dit que le but pour lequel j’avais participé à ces jeux était candide, que j’étais étudiant en théorie sportive, que j’étais handicapé et que je représentais mon pays lors de cette compétition. Je n’avais pensé à rien d’autre et n’avais pas d’autre but. Je leur assurais que je pouvais accepter toutes leurs conditions et que je ne m’associerais pas aux événements de la place Tiananmen. Ils avaient alors dit que c’était bon, on me laisserait participer. J’avais cru qu’en acceptant leurs conditions, j’avais fait assez de compromis et qu’il n’y aurait plus de problème. Mais une semaine ne s’était pas encore écoulée qu’ils m’ont soudain sommé de quitter le site d’entraînement sur le champ. J’en demandais la raison, ils m’ont dit : « Il faut que tu parte, rentre à Hainan. Le secrétaire de la Ligue de Hainan est déjà venu te chercher, on t’a pris des billets d’avion, tu pars demain matin à 10 heures. » J’étais alors très furieux et frustré, je les assaillis de questions, ils m’ont répondu qu’il y avait eu un changement dans l’arrangement des épreuves et que mon épreuve avait été annulée, et par suite, mon droit de participation aussi, que la décision avait été prise après de nombreuses délibérations des supérieurs. Je leur ai demandé de repousser le départ d’un jour car je devais aller voir mes proches qui étaient en voyage à Pékin. Le troisième jour, la Ligue des Handicapés m’a fait raccompagner à Hainan. Tout cela me mit très en colère. Je trouvais qu’ils avaient gravement enfreint l’esprit olympique. Depuis lors, je n’ai plus jamais eu l’occasion de participer aux manifestations d’Handisport, la Ligue locale ne faisait plus appel à moi, j’ai alors perdu toute chance de m’épanouir dans ce domaine. On m’avait barré cette route. Les surveillances, le harcèlement, les perquisitions et les convocations se sont tous produits à un moment ou à un autre Toutes ces années où j’ai quitté Pékin pour Hainan ont été tortueuses et pleines de souffrances. Ceci inclut les surveillances, perturbations, perquisitions et convocations de la police qui arrive de temps à autre, dès qu’on approche d’une date sensible. Ils venaient me voir chez moi ou alors coupaient ma ligne téléphonique. En mai 95, ma sœur cadette et des amis qui venaient de Pékin et Xi’an ont tous été placés en garde à vue. Ce genre de perturbation n’a jamais cessé. En février 1999, après le Nouvel an chinois, un ami pékinois m’avait demandé d’aller évoluer à Pékin. J’y avais consenti et me préparais à m’y rendre. Je m’étais débarrassé de mes affaires à Hainan et j’avais rendu mon appartement. Ma carte d’identité avait été faite pendant mes années d’université, elle avait expiré en 96. En 97, la police de Haikou l’avait confisquée sous prétexte de son expiration. Mon état civil a été sorti de Pékin mais aucune ville n’a accepté de le récupérer : je voulais aller à Hainan, mais Hainan ne voulait pas ; j’ai pensé à Hefei mais Hefei m’avait aussi refusé. Je n’avais alors sur moi qu’un extrait d’état civil. Sans état civil et sans carte d’identité, je ne pouvais pas acheter de billet d’avion, alors je décidais d’aller à Pékin en bateau puis en train. A la gare de Wuhan, au moment où j’achetais des billets pour la correspondance, la police locale m’a arrêté et le commissariat de Wuhan m’a gardé à vue pendant une semaine. Quand les membres de la police de Haikou sont venus, je les ai tous reconnus comme mes surveillants. Ils m’ont alors demandé : « Comment avez-vous pu partir sans rien dire ? », ce qui signifie que d’après eux, je ne devais pas quitter Haikou comme bon me semblait. Plus tard, la police de Haikou m’a fait transférer à Hainan. Je suis alors revenu à Nanhai sans un sou, et j’avais contracté une grosse maladie. Je logeais chez un ami, j’y ai rencontré une jeune fille que j’ai depuis épousé en 2000. L’année 99 marquait le dixième anniversaire des événements du 4 juin. Les deux congrès se tenaient à Pékin et ils avaient très peur. De ce fait, je n’ai pas pu quitter Hainan en 99. En 2000, j’ai fait une demande d’autorisation de mariage à la police, et j’espérais qu’ils régulariseraient mon état civil. Malgré le fait d’être citoyen, sans état civil, je n’étais qu’un homme au noir. Sans état civil, pas de carte d’identité, donc pas de liberté, je ne pouvais aller nulle part. En mai, mon père m’écrivait que mes papiers avaient été transmis chez mes parents, que le commissariat local m’avait refait une carte d’identité, alors j’ai pris un avion en août pour rentrer à Hefei où je suis encore maintenant. En mai 2001, ma fille était née. De retour auprès de mes parents, la vie me paraissait plus stable. Mais il y a toujours des problèmes. Le commissariat local me considère comme une personne sous contrôle et me demande de venir au rapport une fois par mois. Ils viennent chez moi, ont pris mes cheveux, mes empreintes et mon sang pour servir de base de données ADN. Ils viennent une fois tous les trois mois pour voir si je suis toujours chez moi, ce que je fais, qui je fréquente et si je suis sorti. J’ai décidé de poursuivre le Parti communiste chinois en justice et de demander une indemnité à l’état.
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