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La dîme bancaire Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Henri Durrenbach (La Grande Époque)   
30-05-2006

La présente étude constitue le second volet de celle que nous avions introduite sous le titre La valse à mille chômeurs en page 16 de notre n° 67.

L'argent en dollar
L’argent trop rare... ? Photo : Jung Yeon-Je/Getty Images
 

Nous y avions exposé le programme économique du Maréchal de Vauban, qui n’était pas qu’un ingénieur militaire de grande valeur mais aussi un économiste de génie aux vues amples et prophétiques encore totalement méconnu aujourd’hui à cet égard et qui fut fort injustement traité par Louis XIV. Par bonheur, Pierre Le Pesant, seigneur de Boisguillebert put se faire le conservateur et le rapporteur de sa contribution magistrale, encore totalement valide en notre temps et susceptible de rendre les plus grands services… à condition que l’on veuille bien y prêter enfin attention.

En résumé, Vauban attachait la plus grande importance à la quantité de monnaie en circulation, ayant compris que c’est son volume, au sein d’un champ économique cohérent et homogène et à condition que la dépense non-économique soit soigneusement encadrée de sorte à éviter l’endettement public, qui dimensionne l’activité économique et permet de conjurer le chômage.

C’est dans une situation totalement inversée – et de plus en plus irréversiblement et gravement – que nous nous trouvons aujourd’hui, spécialement dans le contexte « européen » par rapport à un tel idéal : les banques ont pris possession de la vie des nations. Elles ont la haute main sur la monnaie, l’outil et le régulateur même des échanges économiques tout comme le moyen de l’entretien décent des personnes… ou de leur condamnation à la marginalisation puis à la misère à travers l’écueil du chômage.

Les gouvernements, ayant perdu jusqu’à la notion et au sens de leur rôle et des prérogatives qui s’y attachent nécessairement – spécialement le contrôle plénier de la monnaie – se sont laissés devenir, tant par laxisme que pour favoriser leurs seuls intérêts politiques, leurs pâles partenaires dans une cynique entreprise de mise en fermage généralisée des peuples et des nations.

Nous ne sommes certes pas seuls à aboutir à un tel constat : Ernest-Antoine Seillière, lorsqu’il était président de la Commission économique du CNPF (Conseil national du Patronat français) l’avait évoqué il y a déjà quelque quatorze ans dans une analyse que lui avait publiée Le Figaro : ce qui ressort de son propos est que la dépense publique est toujours aveuglément privilégiée, quel que soit son impact au niveau de l’endettement public au point que la pression ainsi exercée sur l’épargne disponible finisse par entraîner un étouffement mortel de l’activité économique.

L’enflement exponentiel de la dette publique
La dette publique n’était « que » de deux mille milliards de francs en 1992 et allait pratiquement doubler de 1992 à 1996, il y a dix ans. Mais elle a atteint 4.861 milliards de francs (58 % du PIB) en 1997. Elle a certainement dépassé les 6.000 milliards de francs (ou leur équivalent) en 2002 et, en 2004, les mille milliards d’euros alors avoués par Nicolas Sarkozy.

Mais il semble que les choses n’en soient pas restées là, car notre confrère Économie-Matin, dans son n°63 laisse bien entendre, que le montant actuel de la dette est de l’ordre de 2.000 milliards d’euros, représentant près de 67 % du PIB. Seules la Grèce, l’Italie, la Belgique et l’Allemagne sont plus endettées encore que la France, où le remboursement annuel des intérêts de la dette (environ 200 milliards d’euros) absorbe le plus clair de l’impôt sur le revenu des personnes physiques.

Peut-on sortir de l'ornière ?
Cette question fait problème dans le contexte politique et monétaire régissant actuellement ce qu’il est convenu d’appeler « l’Europe », qui n’est alors pas du tout un champ économique cohérent et homogène… et n’a guère vocation à le devenir. La monnaie qui y circule désormais ne correspond plus à la souveraineté économico-monétaire des états-membres et n’y joue plus de rôle classiquement définissable.

La monnaie n’est en effet pas à confondre avec un bien absolu minorant tous les autres, mais à percevoir comme un jeu conventionnel par le moyen duquel peuvent être établies des échelles de contre-valeurs servant à codifier relativement les diverses productions et prestations de l’activité socio-humaine.

Elle n’a aucune valeur intrinsèque : les billets de banque – ou « vignettes » - ne sont que de l’encre sur du papier et la « monétique » la réduira à court terme à un simple jeu d’écriture…

Dans ces conditions, sauf sur le marché des échanges et transactions des personnes et de sociétés privées ou semi-privées, il est insensé qu’elle puisse faire l’objet d’achat ou de vente, avec à la clé les bénéfices quasi-usuraires que l’on voit pratiqués de nos jours.

Particulièrement, il est proprement aberrant que des États puissent s’endetter auprès d’organismes bancaires, aux frais de leurs ressortissants et contribuables, en abandonnant en fait leur droit régalien à la création monétaire.

Rappel de quelques principes oubliés
Il existe essentiellement deux types de monnaie : la monnaie fiduciaire (ou « permanente ») créée par la Banque Centrale (par exemple, la Banque de France… lorsqu’elle fonctionnait ainsi),la monnaie de crédit, créée par le système bancaire.

La première ne coûte rien et constitue le seul moyen d’équilibrer sérieusement la vie économique (et spécialement de lutter contre le chômage). La seconde coûte très cher et provoque des déséquilibres économiques fondamentaux. Mais c’est la seule – bien sûr – qui ait la faveur des banquiers.

Sortir de l’ornière, c’est mettre en œuvre une politique libérant les États de la préoccupante et dangereuse tutelle des banques.

Quelques exemples pris dans l’histoire du XXe siècle
Les malheurs du Président Reagan, ou comment créer six millions de chômeurs en en secourant quatre millions : la tentative du Président Reagan, très instructive sur le plan du mécanisme de son échec consistait à consentir un déficit budgétaire de 200 milliards de dollars pour relancer l’emploi. Mais comment se mettre en situation d’en disposer ? Le bon président Reagan a cru qu’il ne pouvait – par voie indirecte – que les acheter.

En conséquence, le Federal Reserve System (la Banque fédérale des États-Unis, qui ne fonctionne pas comme une banque centrale, mais à l’instar d’un établissement privé) a été autorisé à imprimer et mettre en vente(1) pour 200 milliards de dollars de bons du Trésor. Et ce sont principalement les banques qui les ont achetés, tant leur usage est rentable.

Et c’est grâce à ce déficit budgétaire chèrement payé que quatre millions de chômeurs ont retrouvé un emploi. Un emploi qui devait, à terme, coûter le leur à bien plus de travailleurs encore…

En effet, la charge de l’emprunt s’est révélée si lourde que le président Bush, successeur de Reagan, a dû prendre le risque d’en rembourser une partie pour soulager les finances de la nation… de sorte que l’économie américaine a repris le chemin de la récession, tandis que le système bancaire continuait à prélever sa dîme sur la monnaie de crédit, c’est-à-dire pratiquement sur l’ensemble du revenu national, puisqu’aux ÉtatsUnis ce type de monnaie représente les 95 % de la monnaie en circulation.

C’est cette dîme, prélevée sur le revenu de toute l’activité économique qui crée le chômage et condamne les nations industrielles à la récession perpétuelle.

Or, une autre politique eut été possible (parce que le dollar est une monnaie nationale) : il eût suffit que le président Reagan crée exnihilo – avec l’approbation du Congrès – la quantité de monnaie fiduciaire – ne coûtant rien – propre à résorber irréversiblement le chômage. Mais sans doute lui a-t-on fait croire que toute création monétaire ne passant pas par le système bancaire est inflationniste(2). Affirmation parmi les plus absurdes, tant il est vrai que c’est la dépense – si elle est inconséquente ou coupable – qui peut éventuellement engendrer une situation inflationniste et non l’origine même de la monnaie. Mais ce prétexte est bien commode pour assurer la rente bancaire.

Mais envisageons un autre exemple, positif celui-là, même si ce ne devait pas être pour la bonne cause…

Le redressement allemand des années 30
Le poids des réparations de guerre de 1919 entraîne l’Allemagne dans une crise économique majeure caractérisée par une inflation explosive assortie d’un chômage massif.

Dans ce pays, la Banque Centrale est indépendante du pouvoir politique. C’est l’incapacité – logique, ils ne recherchent évidemment que leur profit propre, immédiat et exclusif – des banquiers allemands à résoudre la crise qui favorise l’accession au pouvoir d’Hitler en 1932. Il bénéficie, pour en venir à bout, de la remarquable compétence du financier et homme politique Hjalmar Schacht (1877-1970) qui va instituer une monnaie parallèle (les « bons de travail »), grâce à laquelle le plein-emploi est rétabli en quelques mois. Un plan très rationnel, à l’origine de la considérable popularité du régime national-socialiste.

Notons que l’expérience fut en quelque sorte réitérée après la deuxième Guerre Mondiale par la création du Deutsche Mark, si florissant dès le départ…

La leçon, pourtant, ne semble pas vraiment avoir porté et il est notoire que les mesures de sagesse ne soient jamais prises qu’en cas de situations désespérées… Aujourd’hui, en effet, le système allemand est à nouveau parmi les plus inadéquats : indépendante du gouvernement, nous l’avons dit, la Banque le « coiffe » donc et se trouve de surcroît en position de monopole. Elle prête à l’État mais conserve les intérêts des prêts consentis(3).

C’est ainsi que l’Allemagne se trouve dans la situation d’endettement que nous avons déjà évoquée.

Retour en France
Le système qui mine – et ruine – notre pays conduit à un clivage de plus en plus net entre banquiers riches (à très haut niveau) et citoyens pauvres. Pauvres, de plus en plus de citoyens vont le devenir en raison de la dîme prélevée par les banques et de la limitation concomitante de leur accession au travail.

L’effet pervers et cumulatif(4) de la monnaie de crédit est de nature à anéantir les économies les plus prospères, nous ne pouvons que le répéter tout en observant encore que le taux de chômage semble mieux corrélé au montant des intérêts de la dette qu’à son montant propre même.

En conclusion
Un système économique dans lequel, pour avoir en poche cent euros, il faut consentir à en reverser dix chaque année aux entités bancaires n’est pas viable.

La dîme bancaire équivaut à un impôt privé. C’est sans doute l’anomalie la plus criante de notre système politique. Comme toutes les rentes anti-économiques de l’histoire, elle est inéluctablement vouée à disparaître…


[Notes]
(1) il s’agit en fait de vente à réméré, le réméré étant la clause par laquelle le vendeur se réserve la faculté de reprendre la chose dans un délai déterminé, en en restituant le prix à l’acquéreur.

(2) Or c’est le refus de la création monétaire par l’État qui est inflationniste en raison de la rente parasite par laquelle il faut alors payer la monnaie de crédit…

(3) Le système français – même s’il n’est pas appliqué – est beaucoup plus avisé : il prévoit que les intérêts des prêts consentis par la Banque de France soient reversés à l’État, donc indirectement au contribuable. Ce qui ne plaît guère aux banquiers. Et c’est parce que le Traité de Maastricht entend nous mettre à l’heure des banques allemandes que le banquier français en est si farouchement partisan.

(4) Lequel est commun à toutes les fautes ou aberrations économiques perpétrées à travers l’histoire, par exemple la plaie de la rente de la terre au XVIIIe siècle et celle de l’esclavage en Amérique au XIXe siècle.





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