Depuis décembre 2005, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) fait face à un sérieux problème d’éthique. Il doit délibérer sur la demande de licence de diffusion de neuf chaînes de télévision chinoise, la Grande Muraille. Le géant des médias Rogers Communication, dans son effort de faire pénétrer le réseau sur le marché canadien, ne semble pas se préoccuper que ses partenaires d’affaires s’affichent eux-mêmes comme les outils de propagande de Beijing.
L’Association canadienne des télécommunications par câble (ACTC), qui a annoncé la fermeture de ses portes au début de février 2006 et dont Rogers était un des joueurs principaux, a fait une demande de licence pour les chaînes de la Grande Muraille au CRTC. Dans ce document, rendu public le 16 décembre 2005, elle déclare que les chaînes offrent de tout : culture, mode, voyage, opéra chinois et échecs. Une porte-parole de l’ACTC a affirmé que la demande de licence était une bonne opportunité d’affaire et qu’il n’était pas question de contenu politique.
Rogers, de son côté, met en valeur les stations pour leur potentiel de divertissement et leur programmation culturelle affirmant que ces stations offriront plus de choix à la communauté chinoise canadienne.
Fidèles porte-parole
Le China Radio Film and Television Group, qui patronne les neuf stations, se décrit comme «un important porte-parole du Comité central du Parti communiste chinois (PCC), un champ de bataille culturel important pour le PCC et notre pays [la Chine]».
China Central Television (CCTV), qui fait partie des neuf stations, tient les mêmes propos.
L’agence officielle de nouvelles du Parti communiste chinois (PCC), la Xinhua, fournit le contenu d’information au réseau Grande Muraille et à d’autres télévisions d’État.
Récemment, un groupe de recherche de l’agence a informé son personnel : «Nous devons devenir amis avec les dignitaires des médias étrangers […] et diffuser notre propagande à l’étranger avec leur aide.» Reporters sans frontières, dans un rapport sur l’agence de presse Xinhua publié en septembre 2005, qualifie l’entreprise de «plus grande agence de propagande du monde».
La demande de licence du réseau Grande Muraille pour diffuser sa programmation au Canada est conforme à ce que le président chinois Hu Jintao avait déclaré lors d’une conférence sur la propagande et l’idéologie du parti en décembre 2003. «L’exportation de notre propagande […] est un aspect important pour maintenir l’autorité du Parti […] un allié dans la bataille de la propagande et de l’idéologie.»
D’autres hauts fonctionnaires ont répété les déclarations de M. Hu dans leurs discours destinés à l’élite médiatique chinoise. «La radio, les films et la propagande à la télévision à l’étranger sont un aspect essentiel et critique de la propagande de notre parti outre-mer», a affirmé Tian Jin, vice-directeur de l’Administration étatique pour la radio, les films et la télévision, lors d’une conférence sur la stratégie médiatique à l’étranger.
Sur les traces de Phoenix
Rogers a réussi en novembre 2005, avec une approche similaire, à faire entrer au Canada une autre station de langue chinoise, soit Phoenix TV de Hong Kong. Le gouvernement chinois possède 9 % de Phoenix. Toutefois, la station a insisté dans sa demande de licence au CRTC sur le fait qu’elle serait indépendante du régime communiste chinois et qu’elle désire seulement servir les téléspectateurs chinois locaux.
C’est un argument que le CRTC paraît avoir cru, car la chaîne a obtenu une licence de diffusion et est entré en ondes à la fin de 2005. Par contre, un article du samedi 18 février dernier dans le Toronto Star raconte une histoire «différente».
Selon le quotidien, le président de Phoenix TV, Liu Changle, est un ancien colonel de l’Armée de libération du peuple et directeur de la radio officielle du PCC. Sa fortune, d’après le Toronto Star, est liée au gouvernement chinois.
«Soyons clairs, ce qu’il [Liu Changle] diffuse sont des programmes approuvés par l’État», a dit Leslie Chan, professeur en nouveaux médias à l’Université de Toronto, cité par le Toronto Star. «Je crois que le gouvernement chinois aimerait montrer au monde extérieur qu’il y a une certaine ouverture, que ses citoyens ont le droit jusqu’à une certaine limite de questionner librement, mais ça c’est juste une extension de l’appareil d’État.»
Wang Mak, directeur de la radiodiffusion de Phoenix TV à Los Angeles et un des quatre cadres importants de la division nord-américaine de la chaîne, a été arrêté le 28 octobre 2005 dans sa résidence en Californie. Il a été accusé de vendre des secrets de technologie militaire à la Chine.
Agenda politique enrobé de culture
Le régime communiste chinois a organisé plusieurs événements culturels bien en vue dans les pays occidentaux, incluant le Canada, ces dernières années.
De prime abord, culture et communisme semblent être d’étranges compagnons. Ceux qui connaissent la Révolution culturelle chinoise des années 60 et 70 savent que le parti communiste voulait détruire tous les vestiges de la culture traditionnelle chinoise. Ceux qui avaient des croyances religieuses, les artistes, les lettrés et autres ont été persécutés sévèrement. Des millions d’intellectuels ont été tués et des vestiges culturels détruits.
Plus récemment, le parti a permis une renaissance de la culture chinoise, en apparence du moins. Son ferme contrôle sur l’idéologie n’a toutefois pas été relâché.
L’ex-ministre canadienne du Patrimoine, Sheila Copps, avait résumé l’approche du parti communiste envers la culture, lors d’un forum à l’Université de Toronto en août dernier : «En remplaçant les anciennes chansons folkloriques chinoises par des hymnes au socialisme, le PCC a construit sur l’histoire de la culture chinoise seulement pour promouvoir un agenda politique», avait dit Mme Copps.
«En créant un climat politique qui étouffe la créativité et décourage le pluralisme, le PCC a essayé de remplacer les 4000 ans d’histoire chinoise par une culture politique de 50 ans», avait-elle ajouté.
Choc culturel
Récemment, le PCC a investi de grosses sommes pour promouvoir cette culture à l’étranger. Un événement organisé par l’État intitulé l' Année de la Chine en France qui s’est terminé en juillet 2004 incluait plus de 300 événements culturels chinois en France, selon les médias du gouvernement de Beijing. Un défilé du Nouvel An chinois de cette envergure comprenait 800 artistes et on rapporte que plusieurs des 7500 participants avaient été amenés de Chine par avion pour l’occasion.
Au cours de la même année, Chen Weiyuan, l’éditeur d’une publication gouvernementale sur la stratégie en affaires étrangères, avait écrit au sujet du succès des activités en France. «Le succès de l’ Année de la Chine en France est toute une inspiration pour notre travail de propagande à l’étranger», a écrit M. Chen.
«Comparée à la diplomatie économique et à la diplomatie politique, la diplomatie culturelle est capable d’influencer notre public cible pour qu’il accepte sans le savoir [notre propagande]. Une telle infiltration culturelle à travers une influence subtile ne peut être sous-estimée.», expliquait-il.
Rogers un partenaire?
Au Canada, le discours de la culture chinoise semble avoir attiré l’attention de Rogers. L’ACTC affirme que Rogers est le supporter principal du combo télévisuel Grande Muraille auprès du CRTC. Rogers a aussi commandité un grand concert organisé par CCTV au Rogers Centre en janvier 2006 et a annoncé qu’il commanditerait un grand festival des lanternes chinoises sur la Place Ontario à Toronto au cours de l’été.
Le concert Same Song du 15 janvier dernier à Toronto mettait en vedette des artistes renommés de Chine continentale. La chanson principale du concert, appelée Same Song était incluse dans un concert intitulé Ode to the Party (Ode au Parti) en juin 2001 et s’inscrit dans un répertoire de cent chansons choisies par le parti communiste pour «l’éducation patriotique» de la jeunesse chinoise. Il s’agit aussi de la chanson thème des camps de rééducation par le travail en Chine pour symboliser la «transformation» des pratiquants de Falun Gong, un processus qui est la plupart du temps accompagné de tortures sévères.
Quatre pratiquants de Falun Gong de la région de Toronto, qui ont préféré garder l’anonymat, ont dit que la chanson faisait ressurgir en eux des souvenirs douloureux de tortures et d’abus. Ils ont dit avoir été forcés de chanter la chanson avant de recevoir leurs repas. Et lorsqu’ils ont renoncé à leurs croyances sous la pression de la torture, la chanson a été chantée par les gardes du camp en signe de victoire.
Une source crédible, ayant préférée restée anonyme, a confié à La Grande Époque que le concert Same Song aurait été dirigé par le Bureau 610, l’agence policière du parti communiste responsable en Chine d’appliquer la persécution du Falun Gong, qui aurait communiqué avec le consulat de Toronto pour que l’événement se produise.