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Une nouvelle ère commence en Europe Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Marc Gadjro (La Grande Epoque)   
21-06-2005
Le sommet de Bruxelles s'est achevé tôt samedi matin sur un dramatique constat d’échec. Incapables de s’entendre sur le budget 2007-2013 de l’Union, les vingt-cinq chefs d’États et de gouvernements européens admettent que la construction européenne vît aujourd’hui «la crise la plus grave de son histoire».

Dès jeudi, les leaders de l’Europe avaient d’abord dû se résoudre à repousser, à des temps plus cléments, la date butoir à laquelle le processus de ratification du traité constitutionnel est censé prendre fin. Après la victoire du non en France et aux Pays-Bas, ce dernier était de toute manière condamné. C’est donc l’acte de décès de la Constitution européenne qui a été entériné à Bruxelles.

L’Europe a aussi échoué sur la question budgétaire. Négocié tous les sept ans, cet enjeu exacerbe souvent les rivalités entre partenaires européens puisqu’il est évidemment susceptible de remettre en cause les intérêts de chacun des États. Mais cette fois, dans un contexte économique difficile, ce sont des données fondamentales, de véritables tabous, qui semblent avoir été remis en cause. Sommée par la quasi-totalité des États européens d’abandonner l’importante ristourne qui lui est accordée depuis 1984, la Grande-Bretagne a exigé en contrepartie la renégociation du financement de la Politique agricole commune (PAC). Or celle-ci, sanctuarisée jusqu’en 2013 par les accords arrachés de haute lutte par Jacques Chirac en 2002, est considérée comme un acquis vital pour la France. Une page importante va donc être tournée au lendemain de ce 18 juin et du spectaculaire affrontement entre Tony Blair et Jacques Chirac.

Après Waterloo, une nouvelle Pax britannica…
Deux siècles plus tôt, le 18 juin 1815 servait de cadre à une autre bataille, livrée à quelques kilomètres de Bruxelles, sur le site de Waterloo. Le général Wellington brisait les rêves napoléoniens d’une Europe unie sous l’empire de la France. La vision britannique d’un continent pacifié grâce à l’équilibre de puissances concurrentes l’emportait ainsi. La dynamique Grande-Bretagne a dès lors pu exercer sa puissante influence économique sur une Europe engagée dans la révolution industrielle du 19e siècle.

Le parallèle est saisissant. Comme à l’époque des baïonnettes, Tony Blair a parfaitement su contrer l’offensive du tandem franco-allemand. Axée sur l’exigence d’une contribution britannique plus solidaire au budget de l’Union, la stratégie de Jacques Chirac et Gerhard Schroder était destinée à séduire la majorité des pays qui s’estiment trop lourdement sollicités (tels la Suède, le Danemark ou les Pays-Bas) ou pas assez aidés (les pays du sud et de l’est du continent). Finalement, «la Perfide Albion» (surnom donné à l’Angleterre au plus fort des guerres franco-britanniques) est parvenue à contourner l’offensive en soulignant le poids que représentent ces subventions à l’agriculture «héritées du passé».

La faille était béante. Tony Blair s’y est engouffré en clamant qu’à l’heure de la mondialisation, l’Union ne peut tolérer que «40 % du budget de l’Europe» soit confisqué par «moins de 5 % de la population qui fournit à peine 2 % de sa production […]» Les agriculteurs français, qui ont majoritairement voté «non» au récent référendum apprécieront. Soulignant qu’une réduction de la PAC permettrait de dégager des fonds pour les pays les moins riches du continent tout en mobilisant des fonds pour les secteurs d’avenir, telle la recherche, le leader travailliste a séduit nombre de ses pairs. Nouveau champion de la solidarité internationale depuis qu’il a initié, il y a quelques jours, l’annulation de la dette de pays du tiers-monde, il a largement rassemblé sur le terrain où il était attaqué. Reste à savoir si le «plan B» de Blair fédèrera autant en pratique que dans l’énoncé.


La revanche de la «Jeune Europe»
Pour l’heure, c’est désormais le tandem Chirac-Schroder, catégoriquement hostile à toute remise en cause de subventions dénoncées jusqu’au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui se retrouve isolé. Agrippés à un «modèle social européen» perçu comme obsolète, générateur de réglementations figées et d’un chômage de masse, leurs méthodes sont plus que jamais contestées. La presse européenne s’est d’ailleurs montrée tout particulièrement cruelle envers le président français. Ce dernier paie notamment le mépris avec lequel il a traité les dirigeants de la «Nouvelle Europe» (selon l’expression de Donald Rumsfeld) en raison du soutien qu’ils ont accordé aux États-Unis lors de la crise irakienne contre l’avis du camp français.

Ces «petits États» ont d’ailleurs tout à gagner de la nouvelle donne ouverte par la réunion de la semaine dernière. Encore blessés par la rhétorique sur «le plombier polonais» que la classe politique française a trop souvent utilisé durant la campagne référendaire, ils tiennent là leur revanche sur la «Vieille Europe» qui refuse de les accueillir.

Jacques Chirac, l’héritier du général De Gaulle, se voit également reprocher l’ambiguïté d’un engagement européen à géométrie variable. La stratégie française, favorable à la tenue d’autres référendums forcément voués à la victoire du «non», est tout particulièrement dénoncée. Essentiellement motivée par la volonté de ne plus apparaître comme l’unique «mouton noir» de l’Europe, la méthode est assimilée à une politique de la terre brûlée. «C’est sur les cendres d’un projet constitutionnel d’inspiration française que Jacques Chirac entend donner une nouvelle impulsion au moteur franco-allemand» assène le quotidien polonais Gazeta Wyborcza.

La France à l’aube de l’impensable
C’est un ancien premier ministre polonais, Wlodzimierz Cimoszewicz qui sonne la charge : «Paris est à la veille d’un affaissement exceptionnel de sa position en Europe». Certes, aucun de ces États n’a intérêt à ce que la France quitte la scène européenne, ne serait-ce que parce que tous ont besoin de jouer de la rivalité des puissants. Mais le discours de plus en plus nationaliste des dirigeants français est de plus en plus mal perçu. Jacques Chirac est ainsi à nouveau vilipendé pour avoir mis en cause un processus d’élargissement de l’Union (les entrées successives de la Roumanie, de la Bulgarie, puis celles des États des Balkans et de la Turquie sont envisagées) qu’il soutenait il y a peu.

En réalité, si l’on peut expliquer un aussi maladroit revirement par les impératifs de politique intérieure, la France ne peut se permettre de perdre la face en Europe. Le défaitisme du tout nouveau ministre des affaires extérieures Philippe Douste-Blazy est de mauvais augure. Celui-ci évoquait ainsi, dès samedi la fin d’une «Europe politique» qu’il a justement la mission de revitaliser face à la logique du «grand marché» chère à la Grande-Bretagne.

Une urgente réadaptation des options diplomatiques françaises doit être envisagée. Ne serait-ce qu’en raison de la probable future défection de l’allié allemand. Quasiment certaine de l’emporter aux élections législatives d’octobre prochain sur un Schroder moribond, Angela Merkel, charismatique leader conservateur, est beaucoup moins disposée à l’égard de Paris. Perçue comme favorable à un rapprochement avec Washington, la future nouvelle «dame de fer» de l’Europe entend se positionner en arbitre de la rivalité franco-britannique. Avec la présidence du Conseil que Tony Blair s’apprête à assumer pour une période de six mois, les intérêts de l’Hexagone ont toutes les chances de se retrouver marginalisés. Pour ne rien simplifier, la proximité des futures élections présidentielles réduira la marge de manœuvre des décideurs français.




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