|
Le vieux continent se retrouve présentement mêlé à une crise internationale. Les musulmans de la planète, 1,5 milliard d’individus, se sentent attaqués par la société occidentale. Les deux parties ne semblent pas vouloir plier et une guerre d’idéologie fait rage. La liberté d’expression fait face aux valeurs prônées par l’islam. Les événements violents se succèdent, les menaces de représailles ne cessent d’augmenter dans les discours de certains extrémistes islamiques et cette saga a même fait ses premières victimes. La presse internationale a couvert abondamment le sujet, en fait, aucun événement n’a fait couler autant d’encre depuis le début de l’année 2006. Qu’est-ce qui se cache derrière cette controverse? Personne ne semble être d’accord sur les réelles raisons qui ont fait passer cet événement d’un simple fait divers à une crise internationale. Comment avons-nous pu atteindre une telle ampleur? Ce n’est pourtant pas la première fois que des frictions sont palpables entre l’Occident et l’Orient. Pour certains, ceci est un signe du retour en force de l’islam à la tête des pays musulmans et du début des confrontations avec les pays occidentaux. Pour d’autres, sans banaliser pour autant ce qui se déroule présentement, il ne faut pas y voir autres choses que des tensions temporaires. Des événements qui ne laissent personne indifférent Le point de départ de tout ceci : des caricatures. C’est le 30 septembre 2005 que cette saga a débuté. En réponse à un article, paru dans le plus grand quotidien du Danemark le Politiken, à propos qu’aucun artiste n’a voulu illustrer le livre sur le Coran et Mahomet du cinéaste assassiné Theo Van Gogh, le journal danois Jyllands-Posten publie douze caricatures de Mahomet. Après que le premier ministre danois ait refusé de recevoir les ambassadeurs de pays musulmans pour discuter de ce sujet délicat, car le Coran interdit toute représentation graphique d’un prophète, une première manifestation à lieu à Copenhague. À la fin d’octobre, une alerte à la bombe vide le quartier général du Jyllands-Posten, mais ce fut le dernier événement significatif de l’année 2005, entourant cette controverse. Puis le 10 janvier 2006, un quotidien norvégien remet le feu aux poudres en imprimant à nouveau les douze caricatures afin de promouvoir la liberté d’expression. Ce même geste sera répété, moins d’un mois plus tard, par plusieurs publications de France, d’Italie, d’Allemagne et d’Espagne. C’est à ce moment que tout bascule. Des hommes armés s’introduisent dans les bureaux de l’Union européenne et demandent des excuses, des Syriens attaquent les ambassades danoise et norvégienne à Damas, pendant que celle du Danemark brûle à Beyrouth, au Liban. La situation atteint ensuite son apogée lorsque huit individus perdent la vie lors d’une manifestation en Afghanistan. D’un côté comme de l’autre, aucune excuse n’a été faite. Ni par les leaders islamiques, concernant les divers actes de violence, ni par les patrons des journaux concernés. Le Jyllands-Posten ayant présenté des excuses pour avoir offensé les musulmans, mais jamais pour avoir publié les caricatures. Plus qu’un simple conflit Samuel P. Huntington, professeur à l’Université d’Harvard, prétend que depuis la fin de la guerre froide ce sont les identités et la culture qui engendrent les conflits et les alliances entre les États, et non les idéologies politiques ou l’opposition Nord-Sud. Le monde a ainsi tendance à se diviser en civilisations qui englobent plusieurs États dont deux qui nous intéressent particulièrement : la civilisation occidentale et la civilisation musulmane. Cette théorie, tout droit sortie de son livre The Clash of Civilisations and the Remaking of World Order qui fut publié pour la première fois en 1996, apporte une toute nouvelle perspective à ce qui se déroule présentement de l’autre côté de l’Atlantique. Selon lui, la civilisation occidentale tenterait de se ressaisir après avoir été sur le déclin, mais si grands qu’aient été sa puissance et l’attrait de sa culture sur les autres civilisations, par le passé, la diffusion des idées occidentales n’a pas suscité une civilisation universelle. Les civilisations exposées aux idées de l’Occident lui ont emprunté ses savoir-faire sans pour autant en épouser toutes les valeurs, comme l’individualisme, l’État de droit et la séparation entre le spirituel et le temporel. Ainsi, la modernisation des États non occidentaux n’a pas entraîné leur occidentalisation, mais plutôt renforcé l’attachement à leur civilisation propre. Il en est de même de la démocratisation de plusieurs pays non occidentaux; la démocratie a mis au pouvoir des partis hostiles aux valeurs occidentales. C’est ce que m’a confié Anès Essid lorsque je l’ai rencontré à la mosquée Al-Ommah Al-Isamiah au centre-ville de Montréal. Cet immigrant qui étudie en science de l’information à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) voit dans ces manifestations un rejet des valeurs occidentales. «Ces caricatures sont de la pure provocation et il est absolument inacceptable de reproduire en image n’importe quel prophète de Dieu», confie-t-il. Il explique alors qu’il n’est pas contre la liberté d’expression, mais que celle-ci doit avoir des limites. La religion est très importante dans le monde des musulmans et elle est indissociable de la politique, voilà ce que les Occidentaux ne comprennent pas. Il cite alors en exemple l’élection du Hamas en Palestine ou celle des Frères musulmans en Égypte. «Chaque fois qu’on tentera de démocratiser un pays musulman, les islamistes remporteront le scrutin», ajoute-t-il. À voir le jeu de provocation qui se joue des deux côtés, ce qui se passe présentement ne peut être qu’un autre exemple de ce choc entre les sociétés occidentales et musulmanes. Jooneed Khan du journal La Presse est du même avis : «Chaque controverse vient renforcer la théorie du choc des civilisations et creuser un peu plus le fossé entre l’Occident et l’Islam», écrivait-il dans son article du 3 février 2006. Encore une fois, cet événement renforce les pires préjugés historiques qu’entretiennent les deux civilisations l’une envers l’autre. Les musulmans y voient le reflet du mépris et la volonté d’humiliation des Occidentaux à leur égard tandis que leurs manifestations violentes confronteront ces derniers dans leur préjugé d’un Islam fanatique et dangereux. Ceci résume bien la position d’Yvan Cliche sur le sujet. Cet homme, qui écrit sur l’Islam depuis plus de vingt ans, croit qu’il y a bien plus que la controverse des caricatures dans la réaction violente de la civilisation musulmane envers l’Occident : «Les attitudes de colère exprimée s’expliquent en bonne partie par la relation inégale entre les deux civilisations, nettement à l’avantage de l’Occident depuis les deux derniers siècles.» Un problème de compréhension Tout le monde n’est pourtant pas de cet avis. «Ce n’est pas un choc des civilisations et je doute que ce soit même le signe d’un début de choc des civilisations, car 80 % des chrétiens, des musulmans et des juifs ne veulent pas en arriver là, aucune des religions majeures ne cherche une confrontation», a déclaré Ghassan Shabaneh, spécialiste du Moyen-Orient au Collège Manhattan à New York. Selon plusieurs experts américains, nous traversons une vague de tensions. Il s’agit bel et bien de deux civilisations qui ont de la difficulté à se comprendre, mais nous sommes loin de la théorie avancée par Samuel P. Huntington. Depuis les tragiques événements du 11 septembre 2001, plusieurs musulmans sentent qu’ils sont sur la liste noire de l’Occident, ils sont donc facilement offensés et c’est ce qui provoque les réactions excessives dont nous avons eu plusieurs exemples ces derniers temps. L’Iman du Centre culturel musulman de Montréal, monsieur Cheikh Saïd Youssef Fawaz renchérit dans la même direction. On ne parle pas ici de civilisations, mais d’individus. Il est vrai que toute la communauté musulmane a été insultée par les caricatures, mais c’est une minorité qui a agi avec violence. De la même façon, il ne blâme pas, par exemple, tous les Danois dans cette affaire mais seulement ceux qui ont pris la décision de publier ces énormités. Comme on dit en bon québécois : «Ne mettons pas tous les œufs dans le même panier.» Les musulmans ont le droit de rejeter le système de valeurs des pays occidentaux, mais ceci n’empêche pas le fait que les actes de violence du dernier mois n’ont pas leur place et ne reflètent en rien la position de l’islam sur cet épineux sujet. Mais alors que s’est-il passé? Un manque de sensibilité envers les croyances musulmanes et un refus d’accepter la liberté d’expression occidentale ne sont pas étrangers au malaise. «Il s’agit d’un choc des incompréhensions provoquées par ceux qui ont publié ces caricatures et ceux qui réagissent de manière irresponsable», conclut le professeur Shabaneh.
|