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Regard sur les fiducies de revenu Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Gabriel Bélanger (La Grande Époque)   
09-03-2006

Il semble que la fonction politique prenne sans cesse ombrage de ce que nous révèle l’actualité des derniers mois. Les contribuables canadiens en ont assez de voir certains politiciens dilapider les fonds publics sans égard pour l’éthique ou le bien commun. Dans la foulée du scandale des commandites, les possibles malversations entourant le moratoire sur les fiducies de revenu ont eu un impact certain sur l’opinion publique et soulèvent nombre de questions légitimes.

L’ancien ministre des Finances du Canada, Ralph Goodale,
Le 5 février 2005 à Londres, l’ancien ministre des Finances du Canada, Ralph Goodale, sort d’une rencontre du G7. photo : Joshua Roberts/AFP/Getty Images
 

Les résultats des récentes élections démontrent d’ailleurs très bien le mécontentement des électeurs canadiens face au Parti libéral du Canada. Mais quel rôle ce mini-scandale a-t-il joué? Quels étaient les véritables enjeux de la démarche?

La confiance du public, déjà peu enclin à l’indulgence, est très fragilisée. En effet, toute l’affaire amène le citoyen à se poser de sérieuses questions, tant au niveau financier que moral. L’électeur souhaitant se faire une idée éclairée doit examiner les divers intérêts conflictuels qui animent le jeu politique. Les interprétations possibles sont nombreuses et les influences partisanes y jouent un rôle considérable. Quelques notions et certains faits demeurent cependant objectifs.

Les fiducies de revenu sont des entreprises qui distribuent à leurs actionnaires la majeure partie des bénéfices engendrés. Elles bénéficient ainsi d’un traitement fiscal particulier qui leur évite d’être imposées sur cette part de profit. C’est le particulier qui assume la responsabilité de s’acquitter des impôts pour sa part de la distribution. Beaucoup des entreprises tentées par cette structure sont des entreprises dont les revenus sont peu variables en raison d’un marché saturé, d’un monopole ou d’une connaissance exacte des productivités possibles. En effet, cette structure ne laissant que très peu de capitaux disponibles pour la recherche et le développement, beaucoup de secteurs sont incompatibles.

Un document de travail du ministère des Finances stipule qu’entre 2000 et 2005, la capitalisation boursière des fiducies de revenu canadiennes est passée de 18 à 118 milliards de dollars. Au cours de l’année 2005, les fiducies de revenu ont poursuivi leur constante progression et plusieurs grandes entreprises canadiennes ont manifesté l’intention d’effectuer une conversion vers ce type d’organisation. La popularité grandissante de ce type d’investissement a contribué à l’augmentation constante des cours jusqu’à récemment.

Le 8 septembre 2005, le gouvernement fédéral lançait un processus de consultation publique sur les fiducies de revenu. Suite à l’incertitude créée par cette annonce, il décrétait également un moratoire sur leur création le 20 septembre. Les pertes de revenus fiscaux estimées à quelque 300 millions de dollars en 2004 (les estimations pour 2005 sont de plus du double) ne sont certainement pas étrangères à cette initiative, mais le ministre des Finances Ralph Goodale affirmait également vouloir connaître les effets d’une structure qui «consiste essentiellement à détourner les revenus d’une entreprise, lui laissant ainsi une faible marge de manœuvre pour le réinvestissement dans la croissance et le développement». ( PC)

Plusieurs acteurs importants du milieu financier avaient aussi fait part de certaines réserves. Il est important de considérer que les entreprises classiques (qui versent des dividendes) se situent en déséquilibre par rapport au régime fiscal avantageux des fiducies. Elles sont ainsi imposées sur leurs profits avant le versement des dividendes, les détenteurs d’actions étant aussi imposés sur ce gain.

Évidemment, les marchés ont réagi fortement à ces annonces et le cours des titres de fiducies de revenu et de certaines compagnies qui projetaient une conversion ont chuté considérablement. Un tollé de protestations de la part des investisseurs perdants a évidemment suivi et le ministre a certainement réalisé le mauvais capital politique que cela représentait.

La nouvelle politique devait être divulguée en janvier, mais voilà que le 23 novembre le ministre des Finances fait volte-face et annonce non seulement la levée du moratoire, mais aussi une réduction du taux d’imposition sur les dividendes afin d’éliminer le déséquilibre précédemment mentionné et favoriser l’épargne. Évidemment, l’indice S&P/TSX de la Bourse de Toronto réagit encore fortement dans les jours suivants en atteignant un sommet inégalé ces cinq dernières années.

Le contexte électoral (on savait le gouvernement voué à la dissolution dans un avenir proche) explique facilement ce changement de direction qui ralliait à la fois les défenseurs des fiducies de revenu et les partisans des structures classiques. La communauté d’affaires canadienne ne pouvait qu’être satisfaite de la tournure des évènements. Il est certain que cette affirmation n’impliquait aucune certitude puisqu’elle émanait d’un gouvernement qu’on savait défait et contre lequel on a effectivement déposé une motion de censure le 28 novembre. Malgré tout, les marchés se sont rajustés (en moyenne près de 8 % d’augmentation en quelques jours pour les fiducies de revenu) et tout semblait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Eh bien non, pas du tout. Non seulement cette mesure ne tenait pas compte de plusieurs facteurs et était essentiellement une manœuvre pour séduire l’électorat, mais le meilleur restait à venir…

Le 28 décembre, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) confirmait avoir ouvert une enquête criminelle à propos d’un délit d’initié et donc de possibles fuites provenant du gouvernement en ce qui a trait aux fiducies de revenu. Nathalie Deschênes, sergent de la GRC, affirmait disposer de suffisamment de renseignements pour entreprendre une enquête criminelle, mais spécifiait aussi ne détenir jusqu’à maintenant aucune preuve qu’un crime ait été commis par qui que ce soit. ( PC)

C’est la porte-parole en matière de finance du parti néo-démocrate, Judy Wasylycia-Leis, qui a demandé à la GRC d’amorcer des vérifications. L’augmentation soudaine du volume de transactions sur les titres de certaines entreprises affectées par l’annonce, quelques heures avant celle-ci, justifiait pleinement cette démarche. Cette activité anormale des marchés a été confirmée par de nombreux observateurs dont Philippe Roy, porte-parole de l’Autorité des marchés financiers (l’agence québécoise chargée de la supervision du secteur financier). Il explique également à quel point il est difficile de prouver quoi que ce soit en matière de délit d’initiés. Les informations circulent constamment entre les sphères politique et financière et le caractère informel des rencontres rend plus qu’improbable la possibilité d’établir clairement des liens. Denis Durand, gestionnaire de portefeuille chez Jarislowsky-Fraser qui a fait de la transparence son cheval de bataille, déclare que le personnel politique peut-être inexpérimenté ou ignorant des règles en matière de délits d’initiés et ainsi divulguer des informations sans intention coupable. Rappelons que l’on parle du ministère des Finances! Intention ou pas, on peut estimer que cela devient une question de compétence minimale et que l’intégrité de ces individus peut être légitimement questionnée.

Par contre, la question d’importance semble n’être finalement pas tant de savoir s’il y a eu fuite et d’où elle proviendrait, mais bien de savoir quels mécanismes sont disponibles pour contrer le copinage, le népotisme ou tout autre forme de trafic d’influences. Une chose est sûre, que le ministre ou un de ses collaborateurs soit directement source de la fuite importe peu, la responsabilité leur incombe sans aucun doute. Le ministre Goodale a manqué à son devoir de réserve et à sa mission fondamentale en ne s’assurant pas d’influencer au minimum la stabilité du marché et donc la croissance générale de l’économie canadienne. À un moment où il n’avait même pas l’appui politique nécessaire, ses annonces successives contradictoires ont créé de l’incertitude et surtout drainé beaucoup de capitaux hors des poches de ses contribuables. En effet, chaque fois que des fluctuations majeures surviennent, c’est une occasion pour les spéculateurs avertis de faire un profit substantiel. Grâce aux options de vente et d’achat, la variation même du prix permet de réaliser des gains disproportionnés, particulièrement lorsque l’on connaît la donne avant de jouer. Encore une fois, ce sont les petits épargnants qui y perdent le plus, car contrairement aux investisseurs institutionnels et aux requins de la finance, ils n’ont pas les moyens de leurs ambitions.

Une amorce de solution pour éviter ce genre de phénomène serait d’éviter les déclarations intempestives, d’examiner l’ensemble du problème et surtout de ne pas adopter de stratégie électoraliste qui met de côté les impératifs réels de notre système économique. Le juge Gomery le mentionne à de multiples reprises dans son rapport, les élus doivent comprendre qu’avec la fonction ne viennent pas que des privilèges mais aussi des obligations, des responsabilités envers la population qu’ils représentent. Ce n’est pas un jeu, certaines personnes y perdent leur chemise.

 





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