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L'appât des villes Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Écrit par Joan Delaney, La Grande Époque   
10-10-2006

Au Canada, comme ailleurs dans le monde, la ville exerce une attraction sur la population. Comme les Canadiens préfèrent de plus en plus habiter dans les centres urbains, l'urbanisation du pays se poursuit à un rythme soutenu, voire alarmant.

Vue aérienne de la ville de Calgary, en Alberta
Vue aérienne de la ville de Calgary, en Alberta, qui connaît une grande croissance de sa population en raison du boom économique dans la province. photo : Photos.com

L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) indique que le Canada est un des pays les plus urbanisés au monde. Les villages diminuent, les terres agricoles sont perdues en raison de l'expansion des zones urbaines; la dynamique des fermes familiales a été changée à jamais.

En 2001, 64 % de la population canadienne vivait dans 27 régions métropolitaines, selon Statistique Canada. Cinq de ces zones urbaines ont vu leur population grimper à des taux deux fois plus élevés que la moyenne du pays : le sud de l'Ontario, la région de Montréal, le corridor Calgary-Edmonton, les basses-terres de la Colombie-Britannique et le sud de l'île de Vancouver.

Calgary présente la croissance de loin la plus élevée, ce qui n'est pas surprenant considérant le boom économique soutenu par l'industrie pétrolière. Résultat : les petites villes des Prairies perdent leurs jeunes et leur population diminue.

Simultanément, les fermes deviennent de plus en plus grosses pour demeurer compétitives dans le contexte de mondialisation.

Dr Frank Trovato, professeur en démographie et population à l'Université d'Alberta, souligne que la migration vers les villes est un symptôme de l'industrialisation et qu'il s'agit plus ou moins d'une progression naturelle alors que l'économie passe d'une base agricole à une base industrielle.

«C'est la nature de ce que nous sommes. Nous sommes une société moderne, tournée vers l’avenir, et une des raisons à cela c’est que nous sommes une société urbaine. Les villes offrent beaucoup de possibilités, pas seulement en termes d'emplois, mais aussi en éducation, en divertissements, en styles de vie; les villes sont fantastiques.», fait valoir le professeur.

Jocelyn Hainsworth, qui avec son mari opère une ferme de bovins de 800 acres à Redvers, Saskatchewan, explique que l'exode, du moins provenant des communautés vivant sur des fermes dans les Prairies, est en grande partie attribuable à des raisons économiques. La plupart quittent pour l'Alberta riche en pétrole. Les fermes sont des commerces incertains qui nécessitent un gros endettement, dit-elle, et les jeunes gens ne veulent tout simplement pas être pris dans cela.

«Ici, nous sommes vraiment au pays du pétrole. Les jeunes ont tendance à chercher du boulot dans les champs pétrolifères, les salaires sont si intéressants qu'ils ne voient pas l'utilité de s'endetter de la sorte», explique-t-elle.

Mme Hainsworth fait remarquer que Redvers, qui était auparavant une ville prospère, est maintenant sur le point de perdre son hôpital en raison de la difficulté de garder son personnel. Si l'école a toujours ses portes ouvertes c’est parce que des enfants arrivent par autobus des communautés avoisinantes dont la situation est tout aussi précaire. Mais des événements heureux ont pu sauver la communauté : des gens qui avaient quitté sont revenus et ont ouvert des compagnies d'approvisionnement en pétrole ou d'autres entreprises liées à l'or noir.

«Ils ne font pas d'agriculture et ils ne font pas croître la population de beaucoup, mais les gens reviennent», explique l’éleveuse de bovidés.

Avec les prix des produits qui chutent, les subventions des compétiteurs étrangers et des pratiques de commerce déloyales, les fermiers canadiens ont peine à garder le cap. Mme Hainsworth se considère chanceuse, car une de ses filles a l'intention de prendre la ferme en charge éventuellement, ce qui est un luxe sur lequel la plupart des fermiers d'aujourd'hui ne peuvent pas compter. Comme les descendants sont réticents à prendre les rênes de l'entreprise familiale, plusieurs fermiers préfèrent travailler plus longtemps que de vendre leur propriété.

Tandis que les régions rurales souffrent de dépopulation, les villes doivent porter un fardeau plus lourd que jamais. Et malgré les efforts de gérer leur croissance, les centres urbains continuent leur expansion. À cause de l'urbanisation, la région du Grand Toronto a perdu 150 000 acres de terres agricoles de haute qualité entre 1976 et 1996. On prévoit que la population du sud de l'Ontario doublera d'ici les prochains 20 à 40 ans.

À ce rythme, le Réseau d'évaluation et de surveillance écologiques (RESE) d’Environnement Canada indique sur son site Internet que l'écozone des Plaines à forêts mixtes, déjà entrelacée de routes et d'autoroutes, sera presque entièrement couverte de voies de transport routier. Les Plaines à forêts mixtes comprennent le bas des Grands Lacs et la Vallée du Saint-Laurent, il s'agit de la région la plus densément peuplée et la plus utilisée au pays.

Le RESE cite une étude américaine de 1992 qui conclut que parce que seulement 5 % du Canada est composé de terres agricoles de classe 1 (classe 1 signifie une bonne qualité de sol et un bon climat), l'urbanisation pose un problème beaucoup plus sérieux ici qu'au sud de la frontière.

L'ancien premier ministre du Manitoba, Howard Pawley, reconnaît que l'urbanisation croissante se traduit par une plus grande pauvreté dans les villes. Maintenant directeur du Centre d'études en justice sociale à l'Université de Windsor, M. Pawley croit que plusieurs immigrants seraient disposés à vivre dans des plus petits centres urbains et dans les régions rurales si leurs qualifications étaient reconnues au Canada. Dans la situation présente, les médecins et ingénieurs provenant d'autres pays sont forcés de demeurer dans les villes et d’occuper des emplois de «cols bleus» où leur expertise est gaspillée.

«Il doit y avoir une politique économique claire», mentionne M. Pawley; il doit y avoir un effort évident pour que les régions rurales, les régions nordiques et les plus petits centres urbains puissent bénéficier aussi de l'immigration, cela ne s'est pas encore produit.»

Bien sûr, il y a ceux qui rêvent de quitter la ville. Lorena Duncan, résidante d'Ottawa, a récemment fait l'acquisition d'une église dans la petite communauté de Sunnybrae en Nouvelle-Écosse.

Elle reconnaît que bien qu'il serait tentant de vivre à la campagne en permanence, à son âge et à l’âge de son mari ce n'est pas envisageable. Alors ils utilisent l'église, qui est présentement en rénovation, comme un chalet d'été.

«À notre âge, explique Mme Duncan; lorsque nous pensons à la retraite qui s'en vient, nous devons être réalistes. Vivre à la campagne, à 60 ou 70 ans, quand vous devez pelleter la neige pour aller sur la rue, ce n'est pas très sage.»

Auparavant une communauté très animée, Sunnybrae est maintenant réduite à deux industries : une compagnie qui fabrique cinq sortes de poignées et les expédient à travers le pays et des écuries pour des chevaux en pension. La population de Sunnybrae a tellement diminué que l'assistance à l'église a chuté au point de ne plus pouvoir poursuivre ses activités.

Jocelyn Hainsworth ajoute que «si l'agriculture est dans votre sang, c'est comme une dépendance à la cocaïne». Elle écrit pour la CBC pour un complément à ses revenus. Elle a aussi un blogue actif avec lequel elle espère éduquer les citadins sur des sujets comme l'agriculture et la provenance de leur nourriture.

Pour le moment, elle ne songe pas à aller vivre en ville dans un avenir rapproché.

«Avant, il y avait dix voisins à chaque deux kilomètres. Maintenant c'est deux voisins à chaque dix kilomètres. Nous vivons ici parce que nous aimons ça. De grands espaces, de l'air frais, un sentiment d'intimité. C'est un merveilleux endroit pour habiter.», nous confie Mme Hainsworth.

 





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