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Une nouvelle chance
Avec 27 centrales présentement en construction dans le monde, et des centaines d’autres projets, l’industrie nucléaire est plus optimiste que jamais. En Ontario seulement, où 41 % de l’électricité provient du nucléaire, les analystes prévoient des investissements de 40 milliards de dollars durant les vingt prochaines années. Percevant ce marché, le président d’Énergie atomique du Canada limitée (EACL), Robert Van Adel, faisait la promotion de son produit au printemps dernier devant quelque 500 représentants de gouvernements et d’industries en clamant: «Canada is indeed CANDU country (Canada est en effet le pays CANDU)» . Puis, optimiste, il rajoute «que le meilleur est à venir».
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Les centrales nucléaires offrent des salaires très intéressants et attirent une main-d'oeuvre de qualité. La Limerick Generating Station, en Pennsylvanie, fournit 60 millions de dollars en salaire à ses 800 employés. Cette centrale n'utilise pas la technologie CANDU. (Paul J. Richards/AFP/Getty Images) | |
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En effet, le meilleur serait à venir si Ontario Power Generation (OPG), détenue entièrement par le gouvernement ontarien, décidait de soutenir l’économie canadienne en choisissant d’investir dans des réacteurs CANDU. Non seulement les 4000 employés d’EACL seraient rassurés pour leur emploi, mais aussi les 20 000 autres travailleurs canadiens qui dépendent directement de l’entretien des 28 réacteurs CANDU en opération dans le monde. Selon un rapport du Canadian Energy Research Institute (CERI), ces emplois cumulent 560 millions de dollars en salaire annuellement et représentent une forte valeur scientifique et technologique.
L’EACL mise beaucoup sur son nouveau réacteur ACR-1000. Conçu pour une date de mise en service en 2016, il aurait un cycle de vie de 60 ans et serait plus sécuritaire, plus économe et plus facile à exploiter, selon l’EACL. D’après CERI, la vente de deux de ces réacteurs au Canada augmenterait le produit intérieur brut (PIB) canadien de 2,5 milliards de dollars et créerait environ 40 000 emplois pour la durée de la construction. L’exportation de deux autres réacteurs à l’étranger injecterait 763 millions de dollars supplémentaires et créerait 10 000 emplois.
Fiabilité à confirmer
Mais rien n’est encore fait. Les vieux clients internationaux d’EACL, comme la Chine, l’Inde, le Pakistan et la Roumanie, n’ont démontré aucun intérêt récemment pour la technologie CANDU. Même en Ontario, la partie s’annonce coriace. En 2003, un comité présidé par l’ancien ministre fédéral des finances, John Manley, conseillait au gouvernement McGuinty de ne pas se baser sur un nationalisme économique pour son projet d’expansion nucléaire : «L’Ontario ne devrait pas nécessairement choisir une technologie canadienne, mais devrait plutôt chercher la meilleure technologie disponible dans le monde entier.» CANDU pourrait donc être en compétition directe avec ses rivales, les Areva, Westinghouse, General Electric et autres. Toutefois, EACL sait que «si elle obtient le contrat en Ontario et qu’elle continue à performer, ça va créer des exportations», note un des directeurs de la société d’État.
EACL a beau faire preuve d’optimisme, la population ontarienne n’en a pas pour autant oublié les dépassements de coûts et les problèmes techniques de leurs trois complexes nucléaires : Bruce, Pickering et Darlington. Bruce, la plus grosse centrale en Ontario, et une des plus grosses au monde lorsque ses huit réacteurs CANDU sont en opération, n’en a que six en fonction présentement. Quatre de ses réacteurs ont été arrêtés dans les années 90, car ils n’étaient plus assez sécuritaires. Bruce Power, le consortium privé qui exploite la centrale, a investi, dans un premier temps, 720 millions de dollars pour en remettre deux en état; puis 4,25 milliards supplémentaires pour remettre les deux autres en opération. Les deux derniers réacteurs devraient être en opération aux alentours de 2010. Bon nombre d’Ontariens et d’analystes voient là un exemple d’une compagnie privée qui réussit là où le gouvernement, en l’occurrence OPG, avait échoué.
Dans le cas de Pickering, même scénario. Quatre de ses huit réacteurs CANDU ont été interrompus en 1997, bien avant leur durée de vie prévue. Deux ont été remis en opération à coup de milliards de dollars en 2003, tandis que les deux autres n’opéreront plus jamais.
À Darlington, les quatre réacteurs CANDU, qui devaient initialement coûter 2,5 milliards de dollars, ont finalement coûté 14,4 milliards. Un dépassement des coûts de 575 %! Heureusement, aucun des réacteurs n’a encore été arrêté pour une remise à neuf.
Outre la fiabilité douteuse et les performances peu convaincantes des réacteurs CANDU, les opposants au projet remettent aussi en question les répercussions économiques de la vente de réacteurs CANDU à l’étranger avancées par EACL. «L’industrie nucléaire est tellement subventionnée par le gouvernement que c’est une perte de temps et d’argent pour le pays», affirment certaines critiques. En plus de son allocation de plus de 100 millions de dollars par année à EACL, le gouvernement fédéral fait aussi des prêts à l’exportation à des taux d’intérêt plus bas que ceux des banques commerciales. Par exemple, en 1996, le gouvernement canadien et EACL ont réussi à vendre deux réacteurs CANDU à la Chine avec un prêt fédéral de 1,5 milliard de dollars; le plus gros prêt à l’exportation de toute l’histoire du Canada!
Même le nombre d’emplois créés est contesté. En fait, pour plusieurs sous-traitants d’EACL, les contrats qu’ils reçoivent de l’industrie nucléaire représentent plutôt un revenu secondaire qu’un revenu principal. Une compagnie comme Sulzer Canada Inc., qui ne reçoit plus autant de mandats d’EACL qu’auparavant, a su faire la transition entre l’industrie nucléaire et l’industrie chimique. «Même si CANDU ne nous amenait plus de contrats, nous pourrions nous en passer. Nous continuerions à être rentables», mentionne le directeur des ventes à un journaliste du Ottawa Citizen.
«Vous devez vivre dangereusement si vous désirez vivre dans l'âge moderne»
Au début de l’ère nucléaire, on disait qu’on n’aurait plus besoin de compteurs électriques tellement l’énergie nucléaire serait peu dispendieuse. Depuis, le discours a changé. Aujourd’hui, l’argument est environnemental. Même le célèbre environnementaliste, James Lovelock, a fait son coming out, en mai 2004, en affirmant que seul le nucléaire peut nous épargner le réchauffement climatique attribuable aux gaz à effet de serres (GES).
Récemment à Nairobi, l’Agence internationale de l’énergie atomique affirmait que la filière nucléaire n’émettait que 1 à 6 grammes de carbone par kilowattheure, ce qui est comparable aux filières solaire et éolienne. Plusieurs considèrent que l’énergie nucléaire a sa place parmi les stratégies de réduction des GES et la perçoivent comme une énergie de transition. Uniquement une énergie de transition, car les experts parlent d’une centaine d’années de réserves prouvées, au rythme d’utilisation actuel.
L’industrie nucléaire canadienne, aussi optimiste soit-elle, n’a pas encore fait ses preuves aux Canadiens. «Pour redorer votre image, vous devez convaincre la population que l'on peut exploiter les centrales nucléaires efficacement et en toute sécurité. Mais il faudra aussi la convaincre que cet investissement sera éventuellement rentable. Enfin, il faudra améliorer les coûts, les complexités de la construction et les calendriers si vous voulez que votre industrie ait la moindre chance de continuer à profiter de l'appui des pouvoirs publics», avait dit Hugh Winsor, journaliste réputé au Globe and Mail, devant l’Association nucléaire canadienne en 2002.
En 1976, en réponse à des contestataires qui exigeaient que le gouvernement renonce au développement du nucléaire et à la vente de réacteurs CANDU à des pays instables politiquement, Trudeau avait répondu : «Dans un monde affamé d'énergie, […] vous devez vivre dangereusement si vous désirez vivre dans l'âge moderne.»
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