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L’auteur est historien et habite Montréal «La province a parlé»
Le 24 août 1931, 493 885 électeurs masculins québécois défilent derrière les isoloirs, déposant leur bulletin de vote dans les urnes. Près de deux cents candidats s’affrontent dans 90 comtés : 90 libéraux, 90 conservateurs et 18 indépendants. Le jeu de la démocratie cette journée-là est ponctuée de nombreux incidents.
À Montréal, ce sont des électeurs défranchisés par milliers qui sont surpris de constater que leurs noms ont été rayés des listes officielles. C’est le rigodon des télégraphes, des listes volées, des intimidations, des voies de fait sur les voteurs, des coups de feu, des suppositions de personnes, des truquages des listes électorales, etc. Des bagarres éclatent même devant les polls. La police provinciale assaille les sympathisants conservateurs sous le moindre prétexte. Des morts votent libéral. Une tradition orale veut que le premier ministre Taschereau ait fait appel à des gangsters et hommes de main de la pègre new-yorkaise, rompus à un banditisme syndical et électoral, des spécialistes. Subventions de voirie, cadeaux, promesses, intimidation, manipulation des familles et violence physique donnent la victoire aux libéraux de Taschereau, avec 79 sièges. Les conservateurs de Houde sont écrasés : ils se retrouvent avec seulement onze députés – même si 44,2 % des électeurs ont voté pour eux – et le chef de l’opposition lui-même, Camillien Houde, est entraîné dans la débâcle générale. Le Devoir souligne les nombreuses irrégularités du scrutin et Omer Héroux remarque avec tristesse que l’opposition est broyée, exemple éloquent de sous-représentation électorale d’un parti défait dans le système majoritaire uninominal à un tour. Le maire de Montréal, les yeux pleins d’eau, déclare le lendemain : «La province a parlé, Je n’ai rien à ajouter… J’ai conscience d’avoir fait tout mon devoir et de m’être dépensé sans compter pour vaincre.» Aucun mot pour les libéraux. L’île de Montréal, considérée comme un château fort conservateur depuis 1923, est passée au rouge. Il n’y a eu pratiquement que la section anglo-protestante de l’île à rester conservatrice. Les libéraux ont emporté douze des quinze comtés montréalais tout en maintenant leur emprise sur le reste de la province. Leurs seules pertes furent les circonscriptions de Rouville, de Yamaska et de Chambly, où les conservateurs Laurent Barré, Antonio Élie et Hortensius Béïque ont réussi à renverser la tendance populaire. C’est une mince consolation pour le parti conservateur décapité par la double défaite de son chef, battu par 532 voix dans Sainte-Marie, et par 766 voix dans Saint-Jacques. Maurice Duplessis, la plus forte personnalité de l’opposition à être élu, a quand même vu sa majorité réduite dans Trois-Rivières. Les circonstances vont le forcer à diriger l’opposition parlementaire maintenant privée de son chef. C’est d’ailleurs le rôle qu’il a fréquemment tenu au cours des deux dernières années, alors que la politique municipale gardait Houde à Montréal. Le Québec reste donc la seule province au Canada où le parti libéral a réussi à se maintenir au pouvoir ces dernières années. Sources : La Presse, l’Illustration, Le Clairon, Le Courrier de St-Hyacinthe, The Montreal Gazette, Le Soleil, L’Événement, l’Action catholique, Le Droit, Le Devoir, la Revue moderne, la Revue populaire et la Voix nationale.
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