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Antinomie entre les partis communistes et la liberté d'expression Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
09-09-2005

D'après le rapport de 2004 de Reporters sans frontières, la Chine représente la plus grande prison des journalistes, quel est votre constat actuel sur la liberté d'expression en Chine ?

Robert Ménard : Ecoutez, les chiffres sont là : qu’il s’agisse du nombre des journalistes emprisonnés ou qu’il s’agisse du nombre de cyber-dissidents emprisonnés, la Chine est en 1ère catégorie, et la 1ère en tête de tous nos classements. N'en déplaise à tous ceux qui ne voient en la Chine que le marché chinois, ça reste la plus grande prison pour les journalistes, et pas seulement pour les journalistes, mais aussi pour tout ce qui s’oppose au gouvernement, pour les défenseurs des droits de l’homme et de la démocratie. C’est de la réalité, c’est quelque chose d'incontournable.

Robert Ménard
Robert Ménard, secrétaire général de Reporters sans frontières, écrivant un mot de soutien pour La Grande Époque. Photo : La Grande Époque
 

Aujourd’hui encore il y a tout un tas de correspondants étrangers, en place à Pékin ou ailleurs, qui ont le plus grand mal à travailler. Il y a tout un tas de sujets qu’il est très difficile d’aborder pour les journalistes étrangers qui se rendent en Chine ; on risque d’avoir des ennuis avec les autorités.

Les gens ont beau dire : "Oh oui la Chine évolue, bouge". C’est vrai que la Chine évolue, bouge. Elle évolue, elle bouge sur le terrain économique, il y a des choses qui se font. Même sur le terrain des médias, il y a plus de médias qui apparaissent. En ce qui concerne la liberté de ton, de cette presse-là, on n’a pas bougé. C’est important de le dire aujourd’hui.

Parce que rappelez-vous quand la Chine a obtenu les J.O., on nous a dit : "Oui, ne vous faites pas de souci, vous verrez l’obtention des J.O. ça va permettre d’améliorer la situation". On nous a dit, y compris parmi les gens du Comité international des J.O. : "oui, on a des promesses, des garanties, vous verrez les choses avancent et tout". Qu’est-ce qui avance ? Il n'y a plus la liberté de la presse aujourd'hui en Chine qu’il y en avait au moment où ils ont eu les J.O. à Pékin en 2008. Bien sûr que non ! Il n’y a aucune amélioration ! Pas plus tard qu'il y a 15 jours, on a amené en Suisse au Comité international des J.O., la liste des pétitions de tous les gens qui avaient protesté contre le fait que les Chinois aient les J.O. en Chine en 2008. On leur a emmené ça, en leur disant : "Qu’est-ce que vous obteniez en échange, il y a eu des améliorations ? il y a eu des libérations ? il y a eu des changements ?" Non ! Voilà, la réalité de la Chine aujourd’hui.

 Des médias indépendants tels que la télévision NTDTV, la radio SOH et notre journal La Grande Epoque ont été créés dans le but d’offrir aux chinois comme au reste du monde des vraies infos sur la Chine et le reste du monde, sans aucune censure. Bien sûr cela a un prix à payer, d’ailleurs nous savons que récemment RSF est intervenu à plusieurs reprises dans des cas d'interférence venant de la Chine communiste sur ces médias indépendants outre-mer, ces médias se trouvent soit face à une rupture de contrat avec leur partenaires occidentaux, soit à voir leur fréquence brouillée par des équipements des sociétés occidentales, soit face à la difficulté de distribuer librement dans certains pays ou de trouver des imprimeurs capables de résister aux pressions du PCC (Parti communiste chinois), quels est votre message à faire passer aux pays ou compagnies, qui, sous la pression du régime chinois ou sous l'attrait d'intérêt quelconque, deviennent en quelque sorte complice de ce blocus de la presse ?

R.M. : Vous avez un certain nombre de compagnies, un certain nombre de grandes entreprises qui acceptent, pour être sur le marché chinois, des choses qu’elles n’accepteraient dans aucun autre pays. Quand vous voyez dans le domaine d’Internet, un certain nombre de gens - je ne sais pas, Yahoo, pour prendre un exemple - qui n’accepterait pas la moindre censure en Europe par exemple, - et ils ont raison ! ils ont raison ! - accepter d’un coup de se soumettre aux désidératas, "passer sous les fourches caudines" des autorités de Pékin, parce qu’ils se disent : « Ah oui, il y a 60, 70, 80 millions d’internautes en Chine, donc, ça vaut le coup ». Et nous, on ne cesse de dénoncer ça, ce double discours qui consiste à dire « on a des critères, une attitude sur les droits de l’homme, sur la liberté d’expression dans le monde entier », mais dès qu’on aborde la Chine, on est tellement obnibulé, tellement obsédé, par les affaires qu’on peut faire en Chine, qu’on est prêt d’un coup à oublier, à changer d’attitude, à être moins exigeant. C’est incroyable.

Vous savez beaucoup de ces entreprises ont parmi leurs actionnaires des fonds de placement, des fonds de retraite, des fonds de la banque, les gens qui gèrent leur argent, et qui mettent dans telle ou telle entreprise. Ce qui fait que là aussi on est en train aujourd'hui, Reporters sans frontières, on est allé voir un certain nombre de ces fonds de retraite, fonds de placement en leur disant : "attendez, vous dites que vous avez des critères éthiques, c’est très très bien. Vous avez raison ! Vous ne voulez pas mettre votre argent dans telle entreprise parce qu’elle fait des armes. Vous ne voulez pas mettre votre argent dans telle autre parce qu’elle ne respecte pas les conditions de travail de ses employés. Vous ne voulez pas mettre de l’argent dans telle autre parce qu’elle pollue. Vous avez raison, c’est une position éthique, mais il faut avoir la même position par rapport à un certain nombre d’entreprises qui vont en Chine populaire, qui investissent en Chine populaire, alors qu’il n’y pas de liberté, alors qu’on exige d’eux des engagements qu'aucun autre Etat n’ose exiger." Je ne parle pas du droit syndical ou de la pollution qui n’est même pas à l’ordre du jour. Comment obtenir satisfaction ? j’espère en gros que la morale, on l'applique dans tous les cas, mais pas que dans un certain nombre de pays, puis dans d’autres : "ça y est, on a oublié la morale".

Que pensez-vous de la négociation du contrat permanant entre Eutelsat et la chaîne de télévision NTD ?

R.M. : J'ai rencontré les dirigeants d'Eutelsat, à la suite des problèmes que votre télévision a rencontrés, je leur ai dit qu'il n'est pas possible de céder aux pressions de Pékin, je croie qu'ils sont prêts à entendre ça, et ils ne sont pas prêts à céder aux pressions de Pékin. Moi, ils m'ont dit que sur l'accord financier c'était quasiment fait, et qu'il n'y aurait pas de problème financier, ils n'augmenteraient pas le tarif de prestation qu'ils vous fournissent. Je pense que ce sont des gens avec qui on peut discuter. Maintenant, je pense que du côté d'Eutelsat, aujourd'hui ils sont prêts à signer un contrat qui garantisse à la télévision de continuer, j'ajoute qu'ils n'ont jamais coupé la télévision alors que c'est depuis le 15 avril que la convention est terminée. Donc, je pense qu'on peut être optimiste de ce côté.

Vous savez que ces interférences venant du régime communiste chinois sont là depuis le début de la création de ces médias indépendants, mais cela a été intensifié depuis la publication d’une série éditoriale de notre journal intitulée Neuf commentaires sur le parti communiste en novembre dernier. Parce que ces neuf commentaires ont provoqué une introspection parmi la population chinoise, et que depuis il y a un phénomène de démissions du Parti communiste chinois, ce fait a rendu le régime chinois plus nerveux que jamais, il exerce une répression encore plus intense sur ceux qui diffusent ces éditoriaux, sur ceux qui démissionnent du PCC, sur ceux qui soutiennent ces événements, les médias comme les individus. Vous savez que beaucoup de cyberdissidents arrêtés récemment sont accusés d’avoir écrit des articles pour notre journal ou d’avoir soutenu les démissions du PCC, des cyberdissidents tels que Zhang Lin, Zheng Yichun, dont Reporters sans frontières a d’ailleurs lancé un appel pour leur libération. Par ailleurs, dans certains pays, notre journal est suspendu en raison de restrictions d’opinions, quelle est votre réaction en voyant cela ?

R.M. : Je ne me pose pas la question de ce que dit Epochtimes, je ne me pose pas la question de ce que dit NTDTV. Je suis pour qu'Epochtimes puisse paraître librement, tranquillement dans tous les pays où il est, que les pays résistent aux pressions de Chinois dans tel ou tel pays. Je sais qu’il y a des pressions sur certains et nombreux pays. Pour NTD c’est pareil, les liens avec le Falun Gong, ce n’est pas mon souci, ce que pense le Falun Gong, ce n’est pas mon souci. Ce que je veux, à la tête de Reporters sans frontières, c’est intervenir chaque fois qu’un média est brimé par des autorités. Je n’ai pas besoin de partager les points de vue de Falun Gong, de NTDTV ou d'Epochtimes pour intervenir. Ce que dit Epochtimes sur le problème du Parti communiste chinois, c’est l’affaire d’Epochtimes. Moi, ce que je veux c’est qu'Epochtimes puisse le dire. Ensuite, si les Chinois ne sont pas d’accord, si les autorités chinoises ne sont pas d’accord, elles le disent, elles répondent, elles contestent, d’ailleurs elles ont assez de journaux pour le faire, assez de télévisions pour le faire, assez de radios pour le faire, mais qu’on arrête avec les pressions ! A ma connaissance, je ne crois pas qu'Epochtimes ou NTD appelle à la lutte armée, ce ne sont pas des organisations terroristes, ce ne sont pas des gens qui vont mettre des bombes en Chine ou qui appellent à mettre des bombes en Chine, donc, ce sont des gens qui ont leurs droits légaux de s’exprimer. Chaque fois qu’ils ont un problème, que ce soit pour Epochtimes, que ce soit pour NTD, que ce soit sur les sites Internet pour les cyberdissidents, chaque fois, qu’on en serait informé, alors chaque fois on interviendra. On est déjà intervenu de multiples fois pour les médias proches du mouvement religieux Falun Gong. Je le fais chaque fois, et je continue à le faire ! Ce que disent ces médias-là, ce n’est pas un problème tant qu’il n’y a pas d’appel à la violence, tant que ce ne sont pas des organismes terroristes, tant qu’il n’y a pas d’attaque nominale mettant en cause telle ou telle personne, Reporters sans frontières est derrière eux, parce qu’on est pour la liberté de l’expression.

On intervient chaque fois que ça a des conséquence sur la liberté d’expression. Chaque fois que ça a une conséquence néfaste pour la liberté de l’expression, vous pouvez compter sur nous pour intervenir, on le fera chaque fois. On le fait sans arrêt.

Le président Chinois Hu Jintao va rencontrer le président des Etats-Unis très prochainement, aux Etats-Unis même. Est-ce que vous auriez envie de leur dire quelque chose ?

R.M. : On va répéter ce que j’ai répété à chaque fois. Je vais surtout faire passer ce message aux autorités américaines. Vous savez qu’aux Etats-Unis il y a un amendement, qui s’appelle le 1er amendement, qui fait que c’est le 1er pays pour la liberté de presse, même si de temps en temps il y a des manquements, elle est réellement respectée.

Moi, ce que je vais essayer de dire aux autorités américaines, c’est : « quand vous recevez des responsables Chinois, il faut leur dire que ce n’est pas acceptable, on ne peut pas accepter qu’il y a des dizaines et des dizaines de cyberdissidents, des dizaines et des dizaines de journalistes emprisonnés, uniquement pour des délits d’opinion, parce qu’ils ne pensent pas pareil que le Parti communiste chinois. »

Quant aux dirigeants Chinois, je vais leur dire : « un jour ou l'autre, vous serez obligés d’accepter la liberté de la presse, la liberté d’expression, les droits de l’homme. On ne construit même pas une économie digne de ce nom si à un moment donné on ne respecte pas ça. Vous savez qu’on peut penser qu’on peut se développer économiquement de façon autoritaire, à un moment donné ça provoque une fragilité que vous payez. Vous savez que vous ne pouvez pas éternellement ne pas respecter les droits syndicaux, vous ne pouvez pas éternellement ne pas respecter la liberté d’expression des gens sans qu'un jour ou l'autre s’affaiblisse aussi l’économie de ce pays-là. Même dans l’intérêt de la Chine, il faut accepter qu’il y ait une contradiction, il faut accepter qu’il y ait d’autres points de vue, il faut qu’il y ait un pluralisme de l’information. Un pays fort c’est un pays qui respecte la liberté chez lui. La liberté d’expression, les points de vue divergents, ça n’affaiblit pas un pays, ça leur rend encore plus fort. »

Voilà ce que j’aurais envie de leur dire.

 Récemment, sous le contrôle draconien du Parti communiste en Chine, des journalistes et des rédacteurs de certains médias ont répondu avec des gestes de non coopération, par exemple, la lettre ouverte de dix mille mots des éditeurs du journal La Jeunesse chinoise, et la démission collective des éditeurs du journal l’Observatoire économique. Pensez-vous que ces mécontentements venant du peuple par rapport au contrôle des médias vont faire écrouler le monopôle du PCC sur les médias ?

R.M. : On a vu qu’avec une certaine forme de répression les choses bougent, les choses sont en train de bouger effectivement, pas seulement à la marge des grands médias, on le voit à l’intérieur même des grands médias qui, avant, n’avaient pas d’états-d’âme, en tout cas pas d’états-d’âme dit explicitement. On voit qu’il y a des choses qui sont en train de bouger, parce qu’il y a des arrestations, des licenciements, des démissions, c’est pour ça que l’occident a encore plus un rôle à jouer, parce qu’il faut que ces gens-là sentent qu’ils ont un soutien à l’extérieur, que c’est cette Chine-là qui est la Chine de l’avenir, c'est cette Chine-là qu’il faut supporter, que c’est eux qui ont besoin de nos soutiens au jour le jour.

Vous savez qu’il y a un minimum d’ouverture, y compris dans les médias, bien sûr pour l’instant pour beaucoup on le voit à travers les faits divers, les sports, les histoires, un peu de sexe et tout ça, mais au milieu de tout ça, il y a des choses qui sont en train de changer. Vous savez qu'il y a des centaines de milliers de titres nouveaux qui apparaissent, sans qu’au milieu de tout ça des gens ayant envie d'en faire leur métier, c'est-à-dire des gens qui aient envie de dire ce qui se passe participent ? C’est pour ça que je suis optimisme. Est-ce que c’est dans 5 ans, 10 ans, 15 ans ? je n’en sais rien. Vous savez les gens n’acceptent pas éternellement de se plier devant l’autorité, pas plus des journalistes chinois que des journalistes du reste du monde.

 Pensez-vous qu’il serait possible d’avoir la liberté d’expression avec le régime communiste ?

R.M. : Je ne connais pas un Parti communiste qui ait dans son histoire accepté la liberté de presse. Je n’en connais pas. Ca s'est toujours fait quand ce parti-là n’était plus au pouvoir. Aujourd’hui parmi ce qui reste des pays communistes - la Chine, Cuba, le Laos, le Vietnam, la Corée du Nord - connaissez-vous s'il y a un pays qui a la liberté d’expression ? Aucun ! Je crois qu’il y a malheureusement une antinomie entre les partis communistes qui se vivent comme ils se vivent, c’est-à-dire : l'hégémonie dans leur pays, refusant tout autre parti politique - c'est le cas en Chine - et la liberté d’expression. Je voulais dire que la liberté d’expression, elle se conjugue dans le pluralisme politique. Quand vous refusez le pluralisme politique, la liberté religieuse, la liberté syndicale, en général, vous n’êtes pas plus pour la liberté d’expression et la liberté de presse. Non, je crois qu’il y a une antinomie. J’aimerais me tromper, j’aimerais voir le premier parti communiste, en l’occurrence la Chine, accepter la liberté d’expression. Ecoutez, je ne vois pas de liberté syndicale, je ne vois pas de liberté religieuse, je ne vois pas de liberté politique, je ne vois pas de la liberté en Chine.

Il y a 5 ans, au mois d'août 2000, notre journal La Grande Époque dans sa version chinoise est né aux Etats-Unis. 5 ans après, il a ses correspondants dans plus de 30 pays du monde et il a ses éditions en de multiples langues, y compris le français. Lors du 5ème anniversaire d'Epochtimesnous allons publier un album qui relate la création et le développement de notre journal, dans lequel nous voulons aussi remercier tous ceux qui nous soutiennent, et notamment RSF, est-ce que vous voulez dire quelque mots dans cet album ?

R.M. : Je veux dire à toute l’équipe de La Grande Epoque : " Vous avez raison ! " Je veux leur dire qu’il faut encore avoir beaucoup de courage, parce que ce n’est pas évident, parce que les autorités chinoises ne vont pas être tendres avec toute l’équipe, qu’ils ont leur avocat à Reporters sans frontières, leur soutien. Je répète, je ne partage pas forcément ce qui est dit dans le journal, ce n’est pas le problème. Je suis pour la liberté d’expression, y compris qu’on doit faire entendre les points de vue qui ne sont pas les miens, qui ne sont pas forcément ceux auxquels je souscris, mais vous avez des amis ici à Reporters sans frontières, on est là pour aider Epochtimes comme on est là pour aider tous ceux qui se battent pour faire entendre des points de vue différents des autorités en place... et puis, bonne chance à votre journal.

 Merci beaucoup.

 

 

 




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