En Europe, nous célébrions il y a tout juste un an le 60e anniversaire
de la libération des camps de concentration nazis. Auschwitz le 29
janvier, Sachsenhausen le 29 mars, Buchenwald le 10 avril. Cela devait,
symboliquement, tirer un trait sur la honte et la barbarie, tout comme
les Nations Unies devaient après la Seconde Guerre mondiale empêcher
que l’horreur de l’holocauste puisse un jour se reproduire. Pourtant,
en 2006, des bribes d’information nous arrivent de Chine, qui font
penser que l’histoire pourrait se répéter.
La Grande Époque a réalisé une nouvelle interview du témoin
inédit qui est sorti du silence il y a quelques jours pour révéler des
informations sur le camp de concentration de Sujiatun au Nord-Est de la
Chine. Dans ce second entretien, le témoin indique que son ex-mari
était l’un des principaux chirurgiens recrutés par le camp de
concentration. Neuro-chirurgien, sa mission principale dans le camp
était le prélèvement de cornées. La vie familiale de ces deux personnes
a été brisée par l’horreur des prélèvements d’organes sur des personnes
vivantes, suivie de l’incinération des corps. Notre témoin, que nous
continuerons d’appeler Madame Y, a le visage marqué de douleur dès
qu’elle évoque les événements de Sujiatun.
L’ex-mari de Madame Y
avait reçu un téléphone portable spécifiquement pour ce type «
d’affaires ». N’importe quand et n’importe où, il pouvait recevoir un
appel et devait alors se rendre au camp pour prendre en charge une
opération. Pendant 2 années de collaboration avec Sujiatun, chaque jour
il était appelé pour plusieurs prélèvements de cornée.
Ce
médecin, aujourd’hui repenti et réfugié hors de Chine, a encore dit à
son ex-femme que les détenus dans le camp de concentration de Sujiatun
étaient tous des pratiquants de la méthode bouddhiste Falun Gong. Alors
que pour des prisonniers condamnés à mort, les prélèvements d’organes
ne pouvaient se faire qu’après un long processus administratif, pour
les pratiquants de Falun Gong, la détention et le prélèvement d’organes
ne demandaient aucune procédure particulière (du fait des directives
des organes centraux du Parti communiste chinois, les décès des
pratiquants de cette méthode « valent comme des suicides »). Chaque
chirurgien savait que les personnes à qui ils prélevaient des organes
pratiquaient le Falun Gong. On leur disait que, sur ceux-ci, ce n’était
pas un crime, que cela était considéré par le Parti communiste chinois
comme du « nettoyage ». Les personnes envoyées sur la table d’opération
étaient ou bien déjà mentalement détruites par les tortures, ou bien
inconscientes. Avec, comme cibles favorites pour le prélèvement des
cornées, les personnes âgées et les enfants.
Un de nos lecteurs
en Chine (Da Ji Yuan est la version chinoise de La Grande Époque) a
appelé notre bureau de New York la semaine dernière à la suite de la
publication de nos premiers articles sur le sujet. Il nous a indiqué
qu’une célébrité en Chine a dû recevoir une greffe de foie, et que ce
foie venait d’un pratiquant de Falun Gong prisonnier. D’après ce
lecteur apparemment très informé, l’hôpital général de l’armée et des
forces de police à Pékin a toujours en stock des organes prélevés sur
des pratiquants de Falun Gong (ndlr, certains tissus comme la cornée,
la peau et les os peuvent être conservés par congélation puis
transplantés), en réserve pour les besoins éventuels des fonctionnaires
de haut rang et des célébrités. Ces informations lui venaient, a-t-il
dit, d’un membre de la famille de la célébrité en question.
Plus
inquiétant encore, selon des articles récents publiés sur le site
internet chinois Minghui, le camp de concentration de Sujiatun pourrait
ne pas être le seul camp de concentration en Chine. En 2000, la police
de la ville de Sanhe dans la province de Hebei et le bureau de Pékin
dans la province de Sichuan a ainsi dit aux pratiquants de Falun Gong :
« Ne nous dites pas vos noms. De toute façon, vous allez être
envoyés dans des camps de concentration très lointains. Personne ne
saura où vous êtes ». « Il y a déjà des camps de concentration dans le
Nord-Est de la Chine et au Xinjiang (ndlr, province chinoise
occidentale, en bordure de l’Afghanistan et du Tibet). »
Ce qui suit est la traduction de la dernière conversation entre le journaliste de La Grande Époque et notre témoin, Madame Y :
La Grande Époque : Comment le camp de concentration de Sujiatun a-t-il pu demeurer si secret ?
Madame Y :
Parce que plusieurs personnes partagent les bénéfices. Alors elles ne
vont bien sûr pas en parler autour d’elles. La pièce où nous sommes
pourrait tenir au moins 100 personnes si c’était une prison chinoise.
Les pratiquants de Falun Gong détenus, ils n’ont aucun espace privé, on
les entasse. Si l’un va aux toilettes, au retour il ne trouvera plus
aucun espace. Beaucoup de pratiquants de Falun Gong ont été détenus
dans un bâtiment à part de l’hôpital, qui a été démantelé en 2003. Nous
avons toujours pensé qu’il y avait un sous-sol caché. Dans une seule
pièce comme celle-ci (ndlr, environ 30 m²) il y aurait 100 personnes.
Notre hôpital est très grand. Ils n’admettront pas que ce bâtiment a
existé, ou alors ils diront que c’était prévu pour les travailleurs
migrants ou les sans-abri.
LGE : Est-ce que vous pensez que Chi Mingyu, le directeur de l’hôpital de Sujiatun, connaît la situation ?
Madame Y : Je pense qu’il ne peut pas l’ignorer.
LGE : Vous dites que c’est un camp de concentration dans un endroit public ?
Madame Y :
C’est semi-public. Tout le monde connaît cet hôpital. Mais les gens qui
n’ont pas de maladie cardiovasculaire ne s’y rendent pas. Ce n’est donc
pas un endroit entièrement public.
Sujiatun est une zone
suburbaine de Shenyang, un peu comme un secteur rural. Est-ce que
d’autres hôpitaux dans la zone de Sujiatun ont fait la même chose, je
ne sais pas. Le personnel dans le système de santé publique peut
changer d’affectation librement.
Nous, nous avons constaté que
les approvisionnements dans l’hôpital ont soudainement augmenté. Nous
nous sommes demandé pourquoi et si c’était la fréquentation de
l’hôpital qui augmentait. J’ai changé de service à ce moment, et au
final je dois dire que nous nous inquiétions peu de savoir ce qui se
passait. Nous ne savions pas non plus si le Falun Gong était bon ou
mauvais.
LGE : Comment avez-vous appris qu’il y avait un trafic d’organes ?
Madame Y :
C’était au moment du Nouvel An chinois 2003 - vous savez, à cette
période les gens se rendent visite et les familles se retrouvent. Par
exemple, on joue aux échecs chinois, ou au Mahjong. Ce genre de sujet
venait dans les conversations. Je savais aussi que ma famille avait
gagné de l’argent facilement, mais je ne savais pas d’où il venait.
Plus tard, mon ex-mari m’en a parlé. Il est neuro-chirurgien et assez
connu. Beaucoup d’hôpitaux voulaient le recruter, donc trouver du
travail n’était pas un problème pour lui. Comme il est intelligent, il
savait aussi comment gagner de l’argent rapidement.
Il a rejoint
l’hôpital de Sujiatun en tant qu’interne et a vite été promu
chirurgien. À partir de 2003, j’ai noté qu’il était souvent distrait.
Par exemple, il regardait la télé en serrant dans ses bras un coussin,
et quand j’éteignais la télé, il ne le remarquait même pas.
Après,
il a commencé à parler de trouver un autre travail. J’étais très
étonnée : pourquoi ? Nous avions une bonne vie à Sujiatun. Et après
encore, il a commencé à transpirer la nuit et à faire des cauchemars.
Quand il se réveillait, les draps étaient trempés de sueur. Je lui
demandais si son travail était trop stressant, il ne répondait pas.
Parfois il avait de longues discussions avec mon père dans notre pièce
de lecture. Il lui disait qu’il voulait changer de travail et lui
demandait de l’aide. Mais, je ne sais pas pourquoi, personne dans notre
famille ne l’a aidé à trouver un autre poste.
A la fin, je n’ai
plus pu le supporter et je l’ai interrogé. Alors il m’a tout raconté.
Un ami a vu qu’il y avait des pratiquants de Falun Gong détenus à
Sujiatun. Tout le monde sait que beaucoup de pratiquants de Falun Gong
y ont été envoyés depuis les prisons de Masanjia et de Dabei. Mais
personne parmi nous n’y pensait. Beaucoup de ceux qui travaillent à
Sujiatun ont dans leur famille des cadres du Parti communiste de haut
rang. Depuis notre enfance, on nous a appris à ne pas poser de
questions.
Le frère d’un de mes camarades de classe est parti à
l’étranger en 2002 peu de temps après avoir participé à ces choses. Il
est parti après avoir effectué quelques opérations.
LGE : Quel genre d’opérations votre ex-mari a-t-il effectué ?
Madame Y :
Des prélèvements de cornée. Au début, il ne savait pas s’il y avait
consentement des personnes. Les gens sur les tables d’opération
n’étaient pas conscients. Mais ils étaient vivants. Il l’a su après
quelques opérations. Comment pouvait-il y avoir tant de personnes qui
acceptent de donner leurs cornées ? Il en a parlé à la personne qui lui
avait demandé de faire les opérations, et la réponse a été : « Vous
êtes déjà sur le bateau. Tuer une personne est un meurtre. En tuer
plusieurs aussi. » Il m’a dit qu’il avait vu que toutes ces personnes
étaient vivantes. Où allaient les organes et les cadavres, il ne l’a
pas demandé.
Après il a commencé à faire face au châtiment. Il était nerveux même en conduisant. Il ne pouvait plus vivre une vie normale.
Dès
2003, beaucoup de gens dans le bureau de santé publique étaient au
courant. Eux, leur famille, et même des gens de l’extérieur.
Mon
ex-mari m’a dit que les patients qui avaient besoin de reins étaient
dans d’autres hôpitaux. Mais les reins étaient prélevés dans l’hôpital
de Sujiatun. Il ne savait pas ce qui se passait après. Peut-être que
les cadavres étaient envoyés au four crématoire de Sujiatun ou à
l’incinérateur.
Sur une même personne, on ne prélevait pas que
les cornées, mais aussi d’autres organes. C’était tout simplement des
meurtres. J’ai divorcé pour cette raison. Pour une question d’adultère
j’aurais encore pu tolérer, mais pas pour ça. Pourtant, le fait qu’il
ait pu m’en parler montre qu’il avait encore un peu de conscience.
S’il
ne me l’avait pas dit de sa propre bouche, je n’aurais pas cru que
c’était possible. Personne n’aurait pu imaginer qu’il ferait quelque
chose comme ça.
LGE : Y avait-il d’autres chirurgiens impliqués ?
Madame Y : Oui. Mon ex-mari est neuro-chirurgien. Il ne pourrait pas faire de prélèvement de reins.
LGE : Comment savez-vous que tous les détenus de Sujiatun sont des pratiquants de Falun Gong ?
Madame Y :
Ils le sont tous. Les autres, ils ont des proches qui savent où ils
sont. Alors les proches viendraient demander des nouvelles. Pour les
pratiquants de Falun Gong, on ne dit pas à leur famille où ils ont été
envoyés. Avant les prisons de Masanjia et de Dabei détenaient beaucoup
de pratiquants de Falun Gong, maintenant il n’y en a presque plus. Les
autres prisonniers ont été libérés. Et ces pratiquants de Falun Gong,
où ont-ils été envoyés ?
Ces pratiquants de Falun Gong détenus
à Sujiatun, ils avaient refusé de signer une « lettre de renonciation »
disant qu’ils ne pratiqueraient plus le Falun Gong.
Beaucoup
avaient fait des grèves de la faim pour protester, et ils étaient
faibles à cause du manque de nourriture. On donnait à chacun un morceau
de papier, il fallait y mettre l’empreinte digitale pour dire qu’on ne
pratiquerait plus le Falun Gong. Ceux qui le faisaient étaient libérés.
Dans le camp, quand certains étaient emmenés, personne ne savait ce
qu’ils devenaient. Alors les autres pensaient que peut-être ils avaient
été libérés. Ou alors on leur disait qu’ils étaient dans un autre
hôpital pour recevoir un traitement. La réalité c’est que ceux qui
étaient emmenés étaient d’abord tabassés jusqu’à perdre conscience.
Ensuite on leur injectait une dose d’anesthésique.
LGE:
Selon le site internet officiel de la ville de Shenyang, l’hôpital de
Sujiatun a organisé en 2000 « un stage d’étude » sur la répression du
Falun Gong pour tous les cadres locaux du Parti communiste chinois.
Madame Y :
Je ne le savais pas. Parfois mon ex-mari dormait à l’hôpital. Il ne
mentionnait pas ce genre de choses et appelait simplement à la maison
pour dire qu’il avait du travail et qu’il ne rentrerait pas.
Mon
ex-mari savait que c’étaient des pratiquants de Falun Gong. Tous les
chirurgiens le savaient. À ce moment-là, on leur avait dit que
persécuter Falun Gong n’était pas compté comme un crime, que c’était un
« nettoyage » aux yeux du Parti communiste chinois. Ceux sur la table
d’opération étaient déjà mentalement détruits ou avaient perdu
conscience. Les cibles principales pour le prélèvement de cornées
étaient les personnes âgées et les enfants.
Mon ex-mari avait
peur aussi d’être tué un jour pour détruire les preuves. C’est pour
cela qu’il s’est enfui à l’étranger. Les autres savaient qu’il
n’oserait pas parler.
LGE : Et personne n’est jamais venu demander de nouvelles de membres de leur famille ?
Madame Y :
En 2001 et 2003, il y a seulement eu un paysan qui est venu pour
demander si les membres de sa famille étaient détenus ici. Comprenez,
tout est secret. Personne ne sait. Quand les gens était arrêtés, il n’y
avait aucune trace écrite. Si des gens étaient libérés, il n’y avait
pas de trace écrite non plus.
La persécution est la
persécution. Elle est contre l’humanité. En tant que Chinoise, je me
sens triste. Ce sont des Chinois qui massacrent des Chinois. Rien à
voir avec Nanjing quand les Japonais ont envahi la Chine (ndlr : en
1937, les Japonais tuèrent plusieurs centaines de milliers de civils
chinois dans la ville de Nanjing).
Là ils tuent nos propres citoyens. Qu’ils pratiquent le Falun Gong ou pas, ce sont nos citoyens. C’est très brutal.
LGE : Ceux qui ont participé ont-ils ressenti que leurs actions étaient mauvaises ?
Madame Y : Entre la vie et l’argent, certains choisissent l’argent. Après avoir appris ceci, j’ai dit à mon ex-mari : «
Ta vie entière est ruinée. Tu ne pourras plus avoir un bistouri entre
les mains. Quand tu opéreras, tu te souviendras de ce que tu as fait
dans le passé ». Je ne suis pas chirurgien, mais dès que je parle de ce sujet je tremble et j’ai peur.
Plus
tard, après que mon ex-mari ait organisé son départ à l’étranger, il a
dû m’expliquer les raisons de son départ. Je lui ai dit que c’était
avant qu’il pouvait faire un choix, pas après.
Je ne pratique pas
le Falun Gong. Je ne suis pas aussi noble. Je ne suis pas venue aux
Etats-Unis de si loin pour exposer ces faits au monde. Mes amis m’ont
dit de voyager aux Etats-Unis pour me remettre d’aplomb. Il m’ont dit
que l’Amérique est un pays où on respecte les droits de l’homme, que
c’est un pays libre où je pourrais parler. Les gens pensent que j’ai
divorcé parce que mon ex-mari voulait aller à l’étranger et pas moi.
Certains n’étaient pas contents et m’ont demandé pourquoi j’avais
divorcé, qu’il était un homme si bon.
Maintenant nous exposons
ceci au monde. Au moins une partie des personnes là-bas a encore une
chance de survivre. Peu importe que les gens admettent les faits ou
pas. Les exposer doit empêcher ces actions perverses.
Je pense,
pour ceux qui liront ces nouvelles -s’ils ont des proches absents-,
qu’ils se rassemblent et exigent une explication. Quand les gens
disparaissent, c’est qu’ils sont morts ou qu’on les a rendus fous.
Autrement, ils trouveraient un moyen d’envoyer un message à leurs
proches.
Le journal Shenyang Morning News a parlé le 11 mars du
cas d’un travailleur migrant incinéré sans l’accord de sa famille. La
personne a déjà été incinérée. Qui sait si ses organes n’ont pas été
enlevés ?
J’ai vu qu’il y avait eu des espions qui s’étaient
confessés. Il y aura aussi dans le futur des confessions de médecins.
Pas la peine qu’ils donnent leur nom. Mais il peuvent diffuser
l’information. Parce que chaque personne qui a fait ce genre de choses
sent le fardeau de la culpabilité.
Le camps de concentration de Sujiatun
Sujiatun
est l’un des neuf districts de la ville de Shenyang en Chine. C’est une
ville à 15 km en banlieue sud de Shenyang. Le camp de concentration de
Sujiatun est officiellement le « Centre National de traitement
sino-occidental de la thrombose ». Son adresse est le 49 rue Xuesong,
district Sujiatun, ville de Shenyang, province de Liaoning, Chine. Il a
été construit en 1998.